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Adrian Notz: «Le dadaïsme, c'est la réunion du punk et du banquier. Un point de pivot.»
© René Ruis

Portrait

Adrian Notz, dandy dada

Le directeur du Cabaret Voltaire à Zurich a décidé de rendre Zurich complètement dada

Chaque matin, le Cabaret Voltaire, lieu de culture à Zurich, se transforme lieu du culte Dada. Peu importe l’heure à laquelle il s’est couché la veille, son directeur Adrian Notz tient son office liturgique, jouant le rôle du prêtre burlesque en cravate, pour rendre hommage dès l’aube à l’un des 165 fondateurs du mouvement artistique. Leurs poèmes sont récités, leurs manifestes proclamés, leur génie convoqué.

Le 5 février 1916 au soir, dans ce troquet au premier étage de la Spiegelgasse 1, l’Allemand Hugo Ball, revêtu d’un costume en carton, scande d’étranges onomatopées. «Jolifanto bambla ô falli bambla/grossiga m’pfa habla horem/égiga goramen/higo bloiko russula huju». Ses amis dansent et chantent, le public crie. Le mouvement Dada est né.

Cent ans plus tard, devant la porte du Cabaret Voltaire, Adrian Notz, solennel, récite ce poème fondateur, la voix grave. C’est la première étape d’une balade dans la vieille ville de Zurich, sur les traces des avant-gardes. Le dadalogue a concocté avec des historiens un plan, imprimé en 45 000 exemplaires, répertoriant une centaine de lieux dont l’histoire est liée à ce mouvement.

Car le directeur du Cabaret Voltaire s’est mis en tête de souffler l’esprit Dada sur Zurich et au-delà. Cent soixante-cinq jours de fête. Expositions, vernissages, bal costumé, documentaires, performances, le jubilé éclabousse tout ce que la ville compte d’institutions vouées à l’art.

«Un jour, on aura tellement parlé de Dada que nous n’aurons plus besoin de l’expliquer, il sera partout», glisse Adrian Notz, un sourire accroché au coin des lèvres. La magie opère, du Wall Street Journal au Giornale, on est gaga du dada. Il n’y a que la presse locale pour jouer les rabat-joie. Zurich «exagère encore», titre la Schweiz am Sonntag. «Zurich exagère enfin. Elle pourrait encore en faire bien davantage» répond Adrian Notz.

Deuxième arrêt: Spiegelgasse 14. Vladimir Ilitch Lénine a habité ici durant un peu plus d’une année, derrière les murs d’un immeuble sobre, à quelques mètres du Cabaret Voltaire. Le père de la révolution soviétique a-t-il fréquenté les dadaïstes? On l’ignore.

L’odeur de la boucherie au rez de l’immeuble était si insupportable qu’il sortait se réfugier dans les cafés alentours. Certains racontent qu’il venait tous les soirs au Cabaret Voltaire, d’autres affirment au contraire qu’il appelait la police pour tapage nocturne. «On dit parfois que le dadaïsme est aussi puissant que le bolchévisme. Je pense qu’il l’était davantage. La révolution dada n’est pas terminée», sourit Adrian Notz.

On a beau avoir un guide et un plan en mains, à mesure qu’on avance dans les dédales coquets du quartier de Niederdorf, dans la vieille ville zurichoise, les repères se brouillent, les contrastes s’épaississent. Au cœur de cette opulente cité qui respire l’ordre et le calme, une poignée d’extravagants ont fait surgir un courant à contresens. Irrévérencieux, provocateur et révolutionnaire, assez puissant pour essaimer dans le reste du monde.

«La sécurité et la tranquillité de Zurich ont favorisé l’émergence d’artistes. La ville leur a servi de salle d’accouchement», raconte Adrian Notz. La première guerre mondiale déchirait l’Europe. Sur un terrain neutre, au milieu de l’horreur, les dadaïstes ont fait exploser les frontières de l’art.

Si le directeur du Cabaret Voltaire incarne aujourd’hui le rôle de gardien du temple dada, il souhaite que ce lieu ne soit pas seulement un mémorial, mais qu’il contribue à alimenter un réseau international d’artistes et de penseurs, à secouer et inspirer. Dada crée des «illuminations», dit son prophète.

«La réunion du punk et du banquier»

L’homme ne manque pas lui-même de contrastes. Chic et élégance zurichoise à toute heure du jour ou de la nuit, barbe soigneusement entretenue, le dandy cultive la réserve, mais il a le regard de celui qui est prêt à sortir un tour de son sac.

En avril cette année, en pleine année de jubilé dada, la banque nationale suisse remplacera toutes les coupures de 50 francs par une nouvelle série. Malheur! La Suisse perdra avec le billet vert son icône dada, l’artiste Sophie Taeuber Arp. Qu’à cela ne tienne, le directeur s’est mis en tête d’ériger quelque part en ville une tour de billets verts en guise de mémorial…

Avant de devenir dadalogue, Adrian Notz, 39 ans, a étudié à l’école d’art de Zurich et en Allemagne. Il a grandi à Schaffhouse et à Winterthour, entre un père employé de l’entreprise Sulzer, et une mère indienne, professeur de ballet. Ce qui fait dire à Adrian Notz que son pays d’origine doit être l’Irak, à mi-chemin entre Zurich et l’Inde. Il rit devant la perplexité de son interlocuteur, avant de reprendre le fil de la balade.

Nos pas nous conduisent vers la Limmat. Les Zunfthäuser, grosses bâtisses médiévales, anciens fiefs des corporations, se dressent au bord de la rivière. Les dadaïstes, fêtards invétérés, se réunissaient dans les tavernes et les galeries du vieux quartier zurichois. Ils fréquentaient aussi la bonne société bourgeoise, tout en se riant de leurs codes. Dans leur public, il y avait Peter Jelmoli, fondateur de la première chaîne de magasins qui porte encore son nom. «Le dadaïsme, c’est la réunion du punk et du banquier. Un point de pivot» souligne Adrian Notz.

Il s’arrête devant le Zunfthaus Zur Waag, dominant la petite place pavée Münsterhof, dernière étape de notre cheminement. La maison bleue, qui hébergeait la corporation des tisserands, abrite aujourd’hui un restaurant réputé pour son émincé zurichois. Le 14 juillet 1916, Hugo Ball y récitait le premier manifeste dada. Adrian Notz reprend de sa voix solennelle:

«Comment atteindre la félicité éternelle. En disant Dada. Comment devient-on célèbre? En disant Dada. Avec un geste noble et des manières raffinées. Jusqu’à la folie, jusqu’à l’évanouissement. Comment peut-on se débarrasser de tout ce qui est anguille et journalier, de tout ce qui est l’aimable et l’adorable, de tout ce qui est moralité, animalité, préciosité. En disant Dada. Dada c’est l’âme du monde, Dada c’est le grand truc, Dada c’est le meilleur savon au lait de lys du monde».

Profil

1977 Naissance le 12 avril à Flurlingen, Zurich.

2004 Devient assistant de l’ancien directeur du Cabaret Voltaire Philipp Meier.

2012 Prend la direction du lieu culturel voué au dadaïsme, d’abord avec Philipp Meier, puis seul, depuis 2015.

2016 Lancement le 5 février du centenaire du dadaïsme.

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