Tribulations d’ego (4/5)

Adrien Barazzone et Lionel Baier: amants des toiles, la loi des roseaux

L’acteur genevois a joué pour le cinéaste lausannois. Ils s’accordent passionnément depuis neuf ans. Aparté amoureux en lisière de roselière

Actrices, musiciens, journalistes, hommes et femmes d’affaires... Cette semaine, «Le Temps» dresse le portrait de couples composées de deux personnalités fortes et hors normes.

Episodes précédents:

Tout à l’heure, au crépuscule, ils iront au lac et ils nageront en bordure de roseaux sauvages. Pour le moment, Adrien Barazzone et sa beauté orageuse d’Orphée en enfer entrent en gare d’Yvonand. Sur le quai minuscule, Lionel Baier l’accueille, avec cet air de bienveillance farouche qui le fait ressembler, à cet instant, à un fennec.

Le rivage d’Yvonand, dans le Nord vaudois, sa roselière, ses maisons construites sur du sable, sa paroi dantesque au loin, sont leur éden de campagne. C’est là que Lionel, 44 ans, a passé son enfance; là qu’il a tourné en 2017 Prénom: Mathieu, d’après un fait divers qui a hanté la région; là aussi qu’ils se retrouvent avec Adrien pour élargir les mailles de la passion.

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Comme si ce village qu’on préjuge taiseux recelait un fluide, mélange de douceur, d’aventure et de sensualité tamisées qui échapperaient aux rodomontades des vaniteux. L’air sans prix des grandes vacances. La possibilité d’une attention à soi – ce luxe suprême –, donc au monde.

Un film qui change la vie

Ce décor, vous l’aimez tout de suite. Une pluie d’arrière-garde barbouille le ciel, l’été se colore de grège; qu’importe, tout semble obéir, à l’heure des retrouvailles, aux lois d’un champ magnétique. La terrasse de bistrot où on s’assied prend l’eau. On rembobine à toute vitesse.

Jamais nous ne nous reprocherons le poids pris par un projet, nous vivons pour cela

Lionel Baier

«Comment vous êtes-vous donc rencontrés?» demande-t-on au réalisateur de Garçon stupide, responsable du département cinéma de l’ECAL, et à l’acteur genevois, 36 ans, fils de médecins, membre du collectif du Théâtre du Loup.

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«Nous nous sommes croisés en 2009, Adrien était encore élève-comédien à Lausanne, se souvient Lionel. L’ECAL et la Manufacture organisaient alors un atelier de direction d’acteurs. C’est là que je le repère, sans qu’il me frappe. N’empêche que quelques mois plus tard, je cherche cinq jeunes interprètes pour un film inspiré de l’Emile de Jean-Jacques Rousseau. Le concept, c’est cinq garçons dans une baignoire. Je le contacte, je l’enrôle, mais j’apprends peu après qu’il est homosexuel.»

«Catastrophe», poursuit le réalisateur de La Parade (notre histoire). «Je déteste tout mélanger, mon désir de cinéma doit être pur. Je ne peux pas tomber amoureux d’un acteur. J’étais prêt à le virer.» Il ne le fera pas. «Il appelait Adrien tous les garçons dans la baignoire», sourit l’intéressé. Ultime lapsus, premier rendez-vous. Une balade à l’Arboretum d’Aubonne. Avec ascension de la colline. Des affinités électives se précisent. Ce sont les bienfaits des montagnes magiques. La marche est ce qui les rassemble.

On voudrait alors savoir comment ils concilient ces passions: les toiles et les planches, d’une part; le roman de leur couple, d’autre part; comment le cinéaste et l’acteur accordent au fond leur Narcisse.

Mon plaisir, c’est de ne pas reconnaître Lionel. Il est tellement physique dans sa manière de tourner, d’orienter les acteurs

Adrien Barazzone

Trop de fictions nuisent-elles à l’équipée intime? Au contraire, souffle Lionel: «Jamais nous nous reprocherons le poids pris par un projet, nous vivons pour cela.» Vous voulez savoir ce qu’ils pensent du travail de l’autre?

«Je vais voir tous les spectacles où Adrien joue, trois fois au moins, pour suivre son évolution et pouvoir lui dire quelque chose d’utile. Je le regarde beaucoup, parce que j’aime le regarder. J’ai toujours peur que ça se passe mal, qu’il se trompe. Je suis plus angoissé que pour mes films. Ce que je constate, c’est qu’il a gagné en légitimité, il s’excuse moins d’être là. Et puis il a affirmé sa vis comica.»

Le feu de l’action

Adrien, lui, assiste au tournage, parfois, au montage, toujours. «Mon plaisir, c’est de ne pas reconnaître Lionel. Il est tellement physique dans sa manière de tourner, d’orienter les acteurs. Il réagit dans l’instant au moindre événement. C’est un bourreau de travail qui sait où il va, alors que moi, sur scène, j’ai l’impression d’être un volcan chaotique.»

Sous le parasol qui dégouline, on évoque la révolte de Stonewall, du nom de cette boîte gay à New York qui, il y a cinquante ans, défiait la police et sa violence homophobe. «Nous sommes redevables à ces activistes, dit Lionel. Leur courage, leur créativité ont ouvert la voie. Aujourd’hui, je ne vois pas l’intérêt de participer à la Gay Pride; en revanche, je dis volontiers mon homosexualité à Yvonand. Ça me coûte un peu, mais cela a une signification politique.»

Ont-ils dû batailler pour affirmer leur homosexualité? Leurs familles respectives n’y ont jamais vu le moindre problème. «Mes parents ont été très rassurés quand je leur ai présenté Lionel, parce que c’est un homme qui réussit, qui est ambitieux», confie Adrien. Au dehors, il leur est arrivé de rencontrer l’hostilité.

«Un groupe de jeunes nous a cherché des noises», se souvient Lionel. «J’avais peur, mais Lionel, lui, a un courage physique hors du commun.» «C’est de l’inconscience», balaie ce dernier. «Longtemps, j’ai eu de la peine à vivre mon homosexualité, poursuit Adrien. Jusqu’à Lionel. C’est grâce à lui que je suis devenu fier de cela. Ses films sur le sujet m’ont d’abord aidé et puis je l’ai rencontré.»

Pourraient-ils adopter? Non. Lionel choie ses trois filleuls. Adrien, l’enfant de sa sœur jumelle, institutrice à Genève. La pluie a cessé. On parle de ce qui les soude: ces retraites à deux dans une vallée d’Ecosse où Lionel se rend depuis l’âge de 18 ans, coupés de tout; l’amour du papier, des journaux qu’on se passe, The Guardian ou Le Temps; ces nuits d’insomnie où Lionel lit, en prédateur de fictions, comme quand il avait 15 ans et qu’il s’entourait des ouvrages brûlant d’intelligence de son père pasteur.

Entre eux, c’est une friction ininterrompue, confient-ils. Œuvrent-ils loin l’un de l’autre? Ils s’écrivent alors, plusieurs fois par jour, des textos qui sont des brèves de comptoir. Ils ont leur topographie: leur Carte du Tendre se déploie entre Lausanne, où ils partagent un appartement; Paris, où Lionel se réfugie trois jours par semaine; de grands hôtels auréolés de prestige dont ils prisent le souffle romanesque; des plaines de road-movie où bivouaquer à l’improviste.

«Cet homme-là est plus tolérant que moi et il me donne du courage», jette Adrien. Le ciel est d’or soudain. Une lumière d’orpailleur invite à musarder sur la berge. C’est l’heure de la baignade, de la paix des lynx, des harmonies fugueuses. La joie de se sentir roseau sauvage.


Le pas de deux

L'artiste que vous avez en commun?

L.B. et A.B. : L'architecte américain Frank Lloyd Wright, qui a conçu notamment des maisons en harmonie avec la nature. Mais aussi la chorégraphe belge Anne Teresa de Keersmaeker.

La figure politique que vous partagez?

L.B. et A.B.: Ruth Dreifuss nous permet de nous réconcilier politiquement.

Le cadeau que vous vous faites?

L.B. et A.B.: Des séjours dans de beaux hôtels de montagne.

A.B.: Nous nous constituons des guides avec toutes les adresses que nous avons aimées.

L.B.: Nous sommes dans les extrêmes. On peut aussi voyager en camping-car.

Le voyage dont vous rêvez?

A.B.et L.B.: Le Japon, pour le plaisir d'être bousculé par l'inconnu.

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