Portrait

Adrienne Barman, toute la beauté du monde

Après le succès de «Drôle d’encyclopédie», vendu des Etats-Unis à la Chine, la dessinatrice de Grandson publie une nouvelle ode à la diversité, dédiée cette fois aux plantes

Tourner les pages de Drôle d’encyclopédie, le livre qui a valu à l’illustratrice Adrienne Barman son premier grand succès, revient à ressentir plusieurs émotions en même temps. Cette encyclopédie très personnelle qui classe les animaux (600 environ) selon des catégories poétiques (les nerveux, les malins, les fidèles, les jaune citron, etc.) déploie des bouquets de couleurs devant lesquels on reste mi-ravi, mi-bouche bée, saisi par cette diversité qui nage, rampe, siffle et vole, sur plus de 200 pages. Croqués par la plume ludique et tendre de la dessinatrice, le tamarin lion doré, la vipère à cornes, le babouin olive ou la souris à miel semblent nous saluer, tantôt goguenards, tantôt rêveurs. Pas de textes, si ce n’est les noms des animaux et quelques phrases, deci delà. Pas étonnant que ce feu d’artifice zoologique ait été traduit dans 13 langues et qu’il ait dépassé les 60 000 exemplaires vendus.

Couleur nuit d’orage

Depuis quelques jours, un deuxième tome est paru, Drôle d’encyclopédie végétale, à La Joie de lire, toujours. Nouvelles brassées de couleurs, de formes, de parfums. Cette fois, il s’agit d’aller rencontrer Adrienne Barman chez elle, là où elle a donné vie à son bestiaire et d’où est né ce nouveau jardin enchanté. Depuis la gare de Grandson, il faut grimper pendant dix minutes, avait-elle prévenu. Un vent chargé de pluie caracole dans tous les sens. Un petit immeuble, sur la gauche. C’est là. Dès le seuil de l’appartement, le lac de Neuchâtel, en contrebas, s’impose. «Une telle vue est un cadeau», glisse la dessinatrice tandis qu’un chat couleur nuit d’orage se faufile.

«Le sanglier me parle»

Spontanément, on cherche dans la bibliothèque les sources de ses livres. Adrienne Barman ouvre les fac-similés des planches de l’Histoire naturelle de Buffon, le biologiste français, puis le Cabinet des curiosités du zoologiste hollandais Albertus Seba, tous deux encyclopédistes du XVIIIe. «Je suis fascinée par la beauté et la composition de ces planches», dit-elle en faisant défiler les serpents et les crustacés. «Le mystère qui se dégage des animaux me captive. Le sanglier me parle avec son apparence graphique très brute. Créer ma propre encyclopédie était un moyen de pouvoir dessiner le plus d’animaux possible. Et aujourd’hui, les plantes…»

Des heures de documentaires

Drôle d’encyclopédie lui a demandé trois ans de travail. «J’y ai mis mes tripes au point que je m’étais dit que je ne me lancerais plus jamais dans un projet pareil», sourit-elle. Pour Drôle d’encyclopédie végétale, elle a de nouveau brassé des centaines d’heures de documentaires, compulsé la littérature scientifique pour reproduire scrupuleusement 745 plantes en croisant les sources. Avec l’astreinte de ne pas refaire deux fois la même plante et de ne pas en omettre d’importantes. «Malgré tout, j’ai oublié le baobab…» se désole-t-elle.

Pendant son enfance tessinoise, Adrienne Barman comprend vite qu’elle se sent bien en dessinant. Elle considère comme une chance d’avoir été formée «à la vieille école», c’est-à-dire à la main. Pendant ses années d’apprentissage au Centro scolastico per le industrie artistiche, les Arts déco à Lugano, l’ordinateur n’est intégré qu’à la toute fin du cursus. «Nos enseignants nous faisaient répéter les mêmes gestes, encore et encore, pour que nos mains acquièrent les automatismes», se souvient-elle.

Dessin alternatif

Sa formation terminée, cap sur Genève où elle découvre un nouveau monde. A peine arrivée, elle est accueillie par le collectif de graphistes SO2 dans un espace où cohabitent aussi les Editions Atrabile: «J’ai été plongée d’un coup dans l’univers du dessin alternatif. Des dessinateurs comme Isabelle Pralong, Frederik Peeters, Ibn al Rabin ou Peggy Adam passaient tous les jours. Moi qui avais baigné dans des références classiques, je découvrais que l’on pouvait faire des bandes dessinées en noir et blanc et en petit format.»

Elle remplit des mandats pour la Ville de Genève, les musées. Elle est aussi pendant cinq ans graphiste au journal Le Courrier. Elle y tient une chronique de recettes dessinées. Elle trouve ses personnages, sa ligne. Une expérience qui donnera naissance à son premier livre, A vos fourneaux!, qui paraît en 2006. Puis ce sera La Chèvre de Monsieur Seguin et, pour les adultes, Alice au pays du sexe. Erik Orsenna fait appel à elle pour illustrer sa Princesse Histamine. Le marché international, de la Chine aux Etats-Unis, la découvre avec ses encyclopédies. Son volume consacré aux plantes a été vendu dans plusieurs pays avant même qu’il ne soit terminé…

Planches anatomiques

Le lac de Neuchâtel est devenu gris perle. Adrienne Barman a emporté avec elle un peu de l’atmosphère bouillonnante de ses années genevoises. Les murs de l’appartement sont un musée graphique à eux seuls: masques d’animaux, planches anatomiques, dessins d’artistes. «Je me nourris en permanence de livres, de films, des dessins des autres. La curiosité est essentielle.» En attendant, bientôt peut-être, d’écrire une bande dessinée ou de tourner un film d’animation. Le chat, près de la fenêtre, tourne la tête. «Et pourquoi pas?» semble-t-il dire.


Adrienne Barman, «Drôle d’encyclopédie végétale», La Joie de lire.


Profil

1979 Naissance au Tessin.

1999 Diplôme de graphiste à Lugano.

2001 Arrivée à Genève.

2006 «A vos fourneaux» (La Joie de lire).

2013 «Drôle d’encyclopédie».

2018 «Drôle d’encyclopédie végétale».

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