Sur la carte on essaie de trouver l’oasis dont il parle, dans le delta intérieur du fleuve Niger, là où le désert est comme contredit par cette fragile artère. Afel Bocoum, 65 ans, parle de son enfance. Il partait à l’aube avec ses amis, vers une mare cerclée d’un bois qu’on appelle Lindé, il s’en allait chasser les phacochères et les pintades sauvages, cueillir les fruits et les nénuphars: «On marchait toute la journée, avec nos lance-pierres, la route semblait interminable. Nous étions heureux.» L’album entier d’Afel Bocoum, ce retour au monde après plus de dix ans d’absence, est une ode aux paradis intérieurs, aux refuges dans le sable. Il est un havre.

On appelle Afel Bocoum à Bamako, quelques jours avant le coup d’Etat. La capitale du Mali est alors enferrée dans une crise politique sans fin, la rue est bloquée par des manifestations immenses: «On n’est pas tellement habitué, on est un peu paniqué. Ici, les gens se fâchent rapidement et se calment rapidement. J’espère que cela sera fini dans deux ou trois jours, inch Allah.» Le 18 août, l’armée contraint le chef de l’Etat à démissionner – sur les réseaux sociaux, on voit des enfants du voisinage se baigner dans la piscine présidentielle qu’ils ont conquise.

Du riz et de la musique

Depuis près de dix ans, le Mali est une terre brûlée: coups, djihadisme, intervention étrangère, violences intercommunautaires, les vents mauvais s’accumulent sans que rien semble s’y opposer. L’histoire d’Afel Bocoum, porte-voix du Nord sahélien, résume à elle seule l’étendue du désastre, et la mélancolie qu’il porte est celle d’une nation entière: «Je vis à Bamako, cela fait deux ans que je ne suis pas remonté au nord, dans ma région d’origine. Parce que c’est une loterie, on ne sait jamais si on va être pris dans une attaque.»

Afel Bocoum est enfant de Niafunké, une bourgade du Nord qui, sans le fleuve, appartiendrait au Sahara. La renommée de Niafunké dépasse de très loin son importance comptable, simplement parce qu’un géant de la musique y est né: Ali Farka Touré. «Je me souviens avoir rencontré Ali pour la première fois alors que j’étais petit. C’était à l’occasion de son premier mariage. J’ignorais alors que nous étions cousins. Les mariages offraient surtout l’occasion aux enfants de manger du riz.» Dans ces terres du mil, le riz est un mets rare.

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Tout à sa gourmandise, Afel remarque à peine les jeunes mariés tant qu’Ali Farka Touré n’a pas saisi sa guitare: «Je n’avais jamais entendu ce son. Cette nuit-là, je suis resté longtemps après que mes amis furent partis. Même dans mon sommeil, j’entendais la guitare d’Ali. Elle vibrait dans ma tête. J’ai aimé la musique de ce monsieur.» Depuis ce jour, Afel traque le maître qui ne le chasse pas. Avec des boiseries qu’il chaparde dans la toiture de son école et des cordes en frein de vélo, il se fabrique une guitare artisanale: «Je me suis fait prendre et tabasser, mais ça en valait le coup.»

Perdu à Bamako

La vie d’Afel Bocoum devient alors indissociable de celle de Farka, il épouse son ombre, rejoint son groupe alors qu’il n’a pas 13 ans, enregistre avec lui en 1992 l’album de référence The Source, produit par le label anglais World Circuit. «Il me disait que le pays d’autrui est comme du caca séché. On peut le piétiner mais ni sa matière ni son odeur ne s’accrochent à vos semelles. Il n’avait jamais voulu quitter Niafunké, qui était sa terre. Tout comme moi.»

Depuis des années pourtant, parce que le Nord-Mali est une zone de conflit, Afel Bocoum vit à Bamako. Un exilé dans son propre pays: «Je ne comprends rien à cette capitale, ni le nom des rues, ni les limites des quartiers. Je sais à peine où se trouve le fleuve. J’ai tout à Niafunké, sauf mon corps. Quoi qu’il arrive, j’aimerais qu’on m’enterre là-bas.» Depuis 2009, il ne s’était pas remis à la musique, comme si le chant en lui s’était tari. Il a fallu l’énergie conjointe du patron de World Circuit, Nick Gold, et du musicien Damon Albarn (Blur, Gorillaz) pour qu’Afel réaccorde sa guitare.

Douce transe

«La force des choses m’avait fait quitter ma maison. J’étais arrivé ici, en terrain inconnu. Bamako, c’est l’espace de griots. Ils chantent le nom des gens. Moi je ne connais pas la généalogie, je chante pour éduquer. Alors j’étais au chômage technique. Et puis Damon m’a secoué. Il m’a dit que je pouvais le faire.» L’album Lindé est une rose du désert; il a les tics merveilleux des choses mandingues que World Circuit et Damon Albarn produisent: des invités de marque, comme le batteur Tony Allen, l’une de ses dernières collaborations avant sa mort, mais aussi le tromboniste Vin Gordon, un son puissant et une énergie lancinante, de transe douce, dont les gens du Nord là-bas sont pétris. Lindé appartient à une lignée de chefs-d’œuvre discrets, en rock minéral et harmattan, qui consolent de presque tout.

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«On veut que je sois comme Ali Farka Touré. Franchement, j’aimerais bien. Mais je ne peux faire que ce que je sais.» Afel Bocoum vous raconte en 2006 la dernière fois qu’il est allé voir son maître, le lit médicalisé, la forêt des griots qui lui adressaient d’ultimes louanges, puis le cortège funèbre de Bamako à Niafunké, cette sensation d’un fleuve qui ne s’asséchera pas. «Je suis un messager», concède-t-il dans un murmure. Ces nouvelles chansons perpétuent une tradition, celle d’un blues des sables dont rien, ni la guerre ni l’exil, ne semble venir à bout.


Lindé, d’Afel Bocoum (World Circuit).