On connaît le mot ambianceur ou l’appellation coupé-décalé. On connaît moins les mots brouteur et boucantier. Et pourtant, impossible de parler de la drague en Afrique de l’ouest, sans envisager ces deux spécialités très… spéciales. Marielle Pinsard n’a jamais eu froid aux yeux, mais là, en termes de terrain piégé, l’auteur et metteur en scène lausannoise atteint encore un nouveau degré.

Bien sûr, «On va tout dallasser Pamela!» emmené par une distribution essentiellement africaine est d’abord un spectacle joyeux et solaire. Un état des lieux de la séduction où la musique, la frime, la tchatche ont une place privilégiée. Sidéré par le nouchi ou le camfranglais, ces parlers tellement vifs et inventifs, on rit beaucoup des facéties de Fatou, Jenny, du duc et des autres. Mais cet inventaire de la drague donne aussi une vision dure de l’Afrique, le constat d’une société dévastée par la guerre et la pauvreté qui fait de la femme une poule et de l’argent une priorité.

Marielle Pinsard, métis, a grandi en Suisse. Pour les Ivoiriens, Camerounais et Béninois qu’elle a interviewés pendant des mois, elle est blanche. Du coup, elle-même a dû se poser les questions de sa légitimité et de sa responsabilité à transmettre une telle réalité. «Racisme et sexisme? C’est vous qui voyez!», répond la femme de théâtre, en reconnaissant qu’elle s’attendait à créer «un spectacle beaucoup plus drôle». «On doit se réveiller et regarder l’Afrique telle qu’elle est, et non telle qu’on la rêve avec notre passé et notre culpabilité.» Echanges autour d’un travail chahuteur et chahuté.

Le Temps: Marielle Pinsard, dans cette chronique, apparaît très vite la figure du brouteur et de la brouteuse. Qu’est-ce c’est?

Marielle Pinsard: Ce sont des Africains qui draguent par internet à destination de l’Occident et envoient des demandes de soutien financier. Ils produisent de fausses ordonnances ou autres documents truqués et capitalisent sur notre naïveté ou notre pitié. On a tous reçu ces mails de S.O.S et personne ne pense que ça marche. C’est faux. Sur les 10 000 mails que les brouteurs envoient, il y a toujours deux ou trois personnes qui donnent 50, 100 francs. En Côte d’Ivoire, le salaire minimum s’élève à 30 000 CFA, ce qui équivaut à 49,40 francs suisses. Dès lors, le brouteur peut se faire un joli salaire et il est très populaire, car «en chopant du fric au blanc», il lui fait payer la dette coloniale. C’est comme une vengeance. On trouve beaucoup de brouteurs en Côte-d’Ivoire, un pays qui est spécialement meurtri depuis la guerre du début des années 2000. La classe moyenne a quasi disparu, les gens ont faim, c’est dur.

– Est-ce pour cette raison que l’argent est le critère numéro un de la séduction?

– Absolument. A un adolescent d’ici qui, face au spectacle, a été choqué par le côté matérialiste de la drague africaine, Jenny, une de nos actrices a répondu: «Si tu me donnes des fleurs, je peux les manger? Non, alors nourris-moi d’abord et après tu me conteras fleurette!»

D’où l’importance et la récurrence du poulet dans le spectacle?

– Oui, le poulet est au centre de la drague! Il revient tout le temps. Le meilleur dragueur est celui qui offre le plus de poulets. Si tu peux offrir à une chérie un poulet entier qui coûte quand même 2500 CFA, tu es le roi. Du coup, il y a un langage codé, une sorte de blague autour de ce plat. Une femme qui demande un poulet entier acceptera toutes les positions sexuelles, celle qui choisit un demi-poulet sera plus réservée, etc. Tout le monde ne connaît pas ces codes bien sûr, mais la métaphore signifie «C’est celui qui paie, qui jouit». Il y a aussi cette chanson que Michael, un comédien lance à une spectatrice: «Viens, maman (Madame) on va manger poulet braisé, poulet Dg, poulet Directeur général. Cuisse!!!». Dans cette chanson, on fait aussi état de ces «mamans yovos» (les femmes blanches) qui vont en Afrique chercher des petits jeunes pour des histoires d’amour ou de sexe. Quoi qu’il en soit, la drague est très directe.

– Ça ne vous pose pas un problème de renforcer le cliché de l’Africain immature et peu évolué avec cette description ultra terre à terre de la séduction?

– Non, je crois que c’est plus une question de nécessité que de maturité. Quand on a faim, on ne fait pas de cadeau. En tout cas, dans ce spectacle, personne n’a été pris en otage. Les six interprètes africains racontent leur propre histoire et assument complètement ce côté matérialiste de la drague. D’ailleurs, une drague à la dure peut très bien déboucher sur une histoire d’amour.

– On découvre aussi deux autres personnages assez corsés: le boucantier et le dingologue. Qui sont-ils?

– Toujours dans cette logique du fric, le boucantier est un homme qui a fait beaucoup d’argent, de manière honnête ou non, peu importe, et qui vient le lancer sur les filles lors de soirées arrosées. L’ambianceur le présente à la foule avec beaucoup d’éloquence et lui, il parade. C’est très fréquent en Côte d’Ivoire, lors des fêtes où l’on danse le coupé-décalé. Les jeunes filles viennent pour ça et espèrent recevoir le jackpot. Quant au dingologue ou la dingologie, c’est un mouvement réellement créé par l’Ivoirien Adji Gbessi, dit Chamany de Marseille, présent dans le spectacle, qui regroupe les hommes frustrés, incapables d’avoir des femmes faute de moyen. Ils ont une approche très dure de l’amour. Dans son monologue, Adji dit: «On drague pas hein?/On traque/Et on train chacun son tour sur les filles/Wagaon by wagon». Je crois que c’est assez clair…

– Et là, non plus, vous ne craignez pas le caractère sexiste et stigmatisant de cette tirade?

– C’est peut-être choquant, mais c’est une réalité. Parce que la vie s’est durcie depuis la guerre, les relations entre les hommes et les femmes se sont durcies aussi. Cela dit, ces situations n’ont pas la gravité que nous pourrions y mettre. L’exubérance est l’adn du lieu. En Afrique, tout se dit et se vit très haut. Les gens en rajoutent tout le temps, on est toujours sollicité. D’ailleurs, quand les Africains installés ici voient le spectacle, ils sont morts de rire. Parce que, d’accord, les rapports de force sont musclés, mais les femmes sont très malignes et il y a beaucoup de joie dans tout cela. En plus, la présence sur scène de Gregory Duret, incroyable DJ belge baptisé DJ Fessé le singe, et celle de la danseuse suisse-allemande Nina Williman, qui évoque la coopération suisse, toujours bienveillante, rappellent que l’Afrique est aussi le produit de l’Occident.

On va tout dallasser, Pamela!, jusqu’au 13 mars, Vidy-Lausanne, 021 619 45 45, www.vidy.ch. Le samedi 12 mars, Afro pamela party, dès 22h30 à Vidy. Du 1er au 12 novembre, Théâtre Saint-Gervais, Genève, www.saintgervais.ch