Maître du polar

Agatha Christie, une jeune femme dans le vent

A ses débuts, la reine du crime a créé des personnages féminins marquants. Face à Hercule Poirot et Miss Marple, la romancière se raconte par ses héroïnes à chapeau cloche. Dernier volet de notre série sur quelques maîtres du policier

Pendant l'été, nous avons exploré les vies de quelques maîtres du roman policier.

Les précédents épisodes

L’Homme au complet marron est un roman délicieusement désuet, dans lequel une jeune femme, Anne Beddingfeld, est témoin de la mort d’un homme qui trébuche au bord de la ligne du métro londonien. Il semble avoir été horrifié par une vision… Un meurtre a lieu loin de là, qui pourrait être lié. Anne vit avec son père, un brillant archéologue («En esprit, il habitait le paléolithique»), et elle confesse: «Moi qui rêvais d’aventure, d’amour et de romanesque, j’étais condamnée à la plus morne des existences.» Sauf qu’elle se pique d’investiguer sur ces troublants décès et réussit, par un coup d’audace, à être cautionnée par le patron d’un grand journal de boulevard.

Il y aura un épisode de croisière à bord d’un paquebot, la rencontre d’une femme brillante et franche qui deviendra l’inspiratrice d’Anne, des aventures en Afrique du Sud et, peut-être, l’amour…

Elle venait de créer Hercule Poirot

Publié en 1924, L’Homme au complet Marron est le cinquième roman d’Agatha Christie. L’écrivaine a créé Hercule Poirot quatre ans plus tôt, dans La Mystérieuse Affaire de styles. Six ans plus tard, elle fabrique – sans jamais se souvenir comment, dira-t-elle par la suite – le personnage de Miss Marple, avec le roman introductif L’Affaire Protheroe.

En une décennie, les piliers d’une œuvre qui durera cinquante années sont solidement établis. Les intrigues policières les plus tortueuses, selon une recette bien personnelle, marque de fabrique de la «reine du crime»; et, ce qui est désormais moins connu, les romans d’aventures. Ceux-ci constituent la partie plus allègre, sautillante, de l’écrivaine aux 67 romans. Ils représentent un versant un peu plus personnel de son œuvre. Il y est question de femmes de leur temps, loin de l’adorable, redoutable, mais un peu datée, Miss Marple et ses tricots.

Tuppence, le double sautillant

Ce trait-là apparaît dès le deuxième roman d’Agatha Christie. Celle-ci a dit qu’elle considérait Tuppence comme son personnage le plus proche. Le roman Mr Brown raconte la première investigation de Thomas Beresford et Miss Prudence Cowley, «surnommée Tuppence par ses intimes pour d’obscures raisons». Tuppence est une fille de pasteur, issue d’une famille rivée à ses habitudes fin de siècle, corsetée dans ses convictions victoriennes. Durant la Première Guerre mondiale, résume-t-elle dans un style presque télégraphique qui colore les événements, elle travaille dans un hôpital, prend du galon, le perd, trouve d’autres missions, jusqu’à conduire une camionnette de livraison, «puis un camion».

La jeune héroïne porte «une petite toque d’un vert vif», «sa jupe quelque peu élimée découvrait des chevilles d’une rare finesse. De toute évidence, Tuppence faisait l’impossible pour paraître élégante.» Elle veut profiter de la relative liberté acquise pendant la guerre, au service de la patrie et des soldats. Relative, car il faut pouvoir assumer; elle accumule les petites annonces passées en vain, elle cherche les emplois pour éviter de retourner à la maison… Et soudain, elle lance: «Oh! Tommy, si nous devenions des aventuriers?» Ils le deviennent, d’abord par une coïncidence, puis sur les traces de l’obscur Mr Brown, grand manipulateur criminel de l’ombre, qui se présente comme un genre de Fu Manchu blanc.

La situation après la guerre

Agatha Christie elle-même a œuvré dans les hôpitaux pendant la guerre. Dans son autobiographie, elle raconte y avoir trouvé l’idée de l’empoisonnement au cœur de La Mystérieuse Affaire de styles. Elle narre comment, après la signature avec un éditeur, elle est allée s’étourdir «au palais de la danse de Hammersmith» avec son mari d’alors, Archibald Christie: «Je ne le savais pas, mais il y avait un troisième convive, avec nous ce soir-là: Hercule Poirot, mon héros belge […].»

Lorsqu’elle détaille sa vie, elle demeure discrète sur ses premières écritures et, bien sûr, sur le fameux épisode de sa propre disparition, 12 jours d’une absence jamais expliquée jusqu’ici, à la fin de 1926. C’est l’année de son triomphe inaugural – et son plus gros succès de tous les temps, affirme-t-elle – avec Le Meurtre de Roger Ackroyd.

A ce sujet: Décembre 1926, l’ellipse d’Agatha Christie

L’écriture comme facteur de liberté économique

Avec Archibald Christie, elle connaît l’adultère du mari, et l’ennui conjugal – elle dit rejoindre la clique des «veuves de golf», ce qui lui soufflera Le Crime du golf, le deuxième Poirot. Elle va aussi traverser des périodes de difficultés financières. C’est ainsi que l’écriture s’impose à elle, comme passion, mais aussi comme moyen de défendre son indépendance. Dans sa prude autobiographie, elle signale la dureté de l’époque pour les femmes après la guerre. Et elle précise le rôle d’«Archie» dans ses débuts de romancière, lui qui souffle un jour l’idée que les romans peuvent vraiment rapporter. Lorsqu’elle traverse des turbulences, avec son mariage qui vole en éclats et après son éclipse de 1926, son beau-frère, très proche, lui suggère de rassembler des nouvelles sous la forme d’un faux roman afin d’encaisser davantage de sous. Cela donne Les Quatre, le cinquième Poirot, au reste imprégné par l’influence assumée de Sherlock Holmes.

L’ivresse des Années folles et une Morris Crowley

La décennie 1920. Ces Années folles sont folles et, à travers ses intrépides héroïnes, toujours prêtes à prendre des risques, prises dans une frénésie bien moderne, et désireuses d’assoir leur autonomie économique, Agatha Christie, la future vieille tante qui pique, se met en scène dans la danse du moment.

Faisant la chronique de ces années-là, encore incitée par l’ambivalent Archie, elle précisera comment, un jour, elle s’est demandé ce qu’elle pourrait faire de son argent gagné avec les premiers romans. Acheter une voiture, pourquoi pas? «Moi, Agatha, je pouvais m’offrir une voiture. Ma voiture. Et je dois avouer ici que, des deux choses qui ont le plus marqué ma vie, la première a été celle-là: ma Morris Crowley grise, avec son nez rond.» La deuxième est d’avoir dîné avec la reine, quarante ans plus tard.

Se résigner à être soi

Ivresse de ces années, avant que l’Europe ne sombre, et qu’Agatha Christie ne s’isole dans la fabrique à suspense qui est la sienne, dans une cohérence qui lui est propre: «Je crois qu’il faut que je me résigne à être moi», écrira-t-elle.

En 1930, elle rencontre l’amour et l’aventure avec Max Mallowan, son second mari. Il est archéologue, comme le père d’Anne Beddingfeld. Agatha Christie a tout écrit.


Notre évocation du Meurtre de Roger Ackroyd.

Publicité