Samuel Schwarz

Agitateur patriote

Il provoque, dérange, s’affirme communiste. Samuel Schwarz, artiste suisse, transpose au théâtre «La Cérémonie» de Claude Chabrol, avec des acteurs chinois

Alors, bon, on l’attendait cinglant. Il est sentimental. Samuel Schwarz a une réputation de provocateur. Mais l’autre jour, à la Rote Fabrik, il n’en a que pour Isabelle Huppert. Une déclaration. Isabelle Huppert et «son autorité». Isabelle Huppert, «une diva, sans comparaison sur la scène germanophone». Le nom de la comédienne française s’échappe presque aussi souvent que le mot «révolution» de la bouche de l’artiste alémanique. La raison de cette obsession? Isabelle Huppert est l’une des protagonistes de La Cérémonie, film de Claude Chabrol, sorti en 1995.

Or, La Cérémonie, c’est aussi la nouvelle pièce du metteur en scène né dans l’Emmental, domicilié à Zurich. Et persuadé qu’au théâtre «c’est un signe de qualité quand on irrite». Le ton est donné. Samuel Schwarz est à l’affiche du Theater Spektakel, festival cousin de La Bâtie qui a commencé hier sur les rives du lac et dans les locaux de la Rote Fabrik. Sa Cérémonie, c’est un essai monté avec des comédiens chinois sur la «violence révolutionnaire, la violence née de la femme, la violence née de l’art».

Une discussion de deux heures avec le clapotis du lac de Zurich comme métronome suffit pour s’en convaincre. Samuel Schwarz est un intellectuel. Ou alors un «brechtien», le qualificatif le séduira davantage. Le théâtre pour lui, ce n’est pas une fuite, un caprice de diva. Mais un puits d’idées de la révolution, un medium «dont le champ d’expérimentation propre est la libido et la révolution».

Avec sa compagnie 400asa, créée en 1998 et motivée par les principes de transparence du Dogme 95 – cette charte éthique et esthétique qui a fédéré un groupe de cinéastes danois autour de Lars von Trier –, le Zurichois sillonne la scène indépendante alémanique comme un empereur. Respecté, critiqué et craint. Son ton provocateur – mais non dénué d’humour – a ébranlé les murs des institutions, voire interrogé sur les limites du théâtre. Qu’il soit sur scène ou derrière une caméra, car la première est «un laboratoire pour tester les techniques de narration avant de les transposer sur pellicule».

En 2006, qui se permet d’établir un parallèle entre Guillaume Tell et Friedrich Leibacher, le tueur de Zoug qui fit 14 victimes au sein du parlement? Samuel Schwarz. A peine trois ans après le drame, la polémique éclate lors de la création au Théâtre de Saint-Gall. Le créateur se justifie, serein: «A cette époque on débattait sur la conservation de l’arme militaire à la maison. Et Guillaume Tell, au-delà de ce que l’on a voulu faire de lui, est un homme violent, revendicateur.»

Samuel Schwarz a laissé des souvenirs en Suisse romande lors d’un 1er Août particulier, celui d’Expo.02. Avec le dramaturge Lukas Bärfuss, la compagnie 400asa imagine des Suisses transformés en singes. On prédisait un scandale. Ce sera finalement du burlesque pour égratigner l’identité helvétique. Le créateur affectionne les images fortes, celles qui font parfois éclater les formes établies. Aujourd’hui, dans sa bouche, les commentaires sur ce 1er Août restent évasifs. «C’est vrai, il faudrait une fois que je me le repasse.»

Théâtre, cinéma, l’artiste ne sait plus vraiment comment il est tombé dedans. Le ton polémique est peut-être un héritage de son père juriste militaire, glisse-t-il en passant. Interrompant son gymnase, il se lance dans une formation théâtrale à l’Académie de Zurich et, en 1998, y rencontre Benno Besson. «J’ai beaucoup appris dans sa lecture, notamment à lever le voile sur les facettes multiples des personnages de Brecht. S’affiche-t-il en patriote critique? Pourquoi pas. Mais ne venez pas lui dire qu’il a le nez fin pour pêcher dans les controverses du moment. «Ce sont toujours des sujets que je ressens, que je vis. Nous ne voulons pas nous plaindre mais construire quelque chose.»

En 2001, il signe avec Lukas Bärfuss Meienbergs Tod , pièce applaudie sur le suicide du journaliste Niklaus Meienberg, réputé pour sa plume et sa critique du pays. «La Suisse n’est souvent pas capable de reconnaître ces créateurs qui sont capables de l’élever. Elle préfère les placer dans un ghetto, bien à l’écart. Notre génération doit trouver d’autres itinéraires.»

Dix ans plus tard, cette fois-ci hôte des institutions majeures de Suisse et d’Allemagne, il jubile et enrage en même temps, persuadé que le temps est au changement. «Nouveau chef du cinéma, nouveau chef de la télévision, bientôt cinq conseillères fédérales. Certains pensent qu’ils sont assis sur des sièges confortables. Mais ils vont disparaître. Les moyens d’action ne seront pas des barricades mais une nouvelle façon de communiquer.» Il se dit communiste, est fier d’avoir appris à jouer avec le marché, à en tirer du profit. Au nom de la subversion.

Et La Cérémonie? Il l’a imaginée à Pékin, avec des actrices et acteurs en formation. De Chabrol, il a repris l’image de la femme analphabète entrée au service d’une famille bourgeoise pour s’y transformer en diable. «Là-bas la violence féminine est taboue mais bien réelle.» Or, Samuel Schwarz dévie, réoriente, fait chavirer, promet-il. Le motif du meurtre se retrouve appliqué à l’échange culturel international, dont il a lui-même, soit dit en passant, profité: «une opportunité culturelle impérialiste». Les comédiens étudiants chinois engagés pour peu d’argent éliminent les curateurs (dans ce projet, c’est Pro Helvetia qui a cofinancé) . Comme chez Chabrol, cette bourgeoisie n’est pas antipathique. «Et nous, artistes, appartenons aux deux camps: bourgeois et assassins.» Il triomphe: le révolutionnaire est là.

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