Le duo qui monte du cinéma français est un couple. Et avec ça, un couple assez unique en son genre: simples acteurs au départ, Jean-Pierre Bacri et Agnès Jaoui, dix ans d'écart d'âge et autant de vie commune, ont pris leur destin en main en devenant également de fines plumes. Les succès de scène Cuisine et dépendances et Un air de famille, filmés respectivement par Philippe Muyl et Cédric Klapisch, c'était eux. L'adaptation de Smoking/ No Smoking (d'après une pièce d'Alan Ayckbourn) et le scénario original d'On connaît la chanson pour Alain Resnais, encore eux. Dernièrement, on a pu voir Bacri, désormais sacré grognon national, en vedette dans Kennedy et moi de Sam Karmann, tandis qu'Agnès Jaoui tenait son premier rôle principal dans Une femme d'extérieur de Christophe Blanc (encore inédit en Suisse). Les voici de retour devant et derrière la caméra pour Le Goût des autres, film absolument réjouissant et promis à une belle carrière. Mais quel est donc leur secret? Sans doute cette complémentarité et ce respect de l'autre déjà apparents à l'écran, mais surtout lorsqu'on se trouve en face d'eux, à les questionner même séparément.

A force, ils ont déteint l'un sur l'autre. Bacri, le pied noir qui considère être passé d'une «jeunesse d'imbécile à quelque chose», ne tarit pas d'éloges sur celle par qui le miracle s'est opéré. Elle aussi reconnaît facilement tout ce qu'elle doit à celui qui l'a aidée à gravir les échelons, de petite actrice narcissique parmi d'autres à celui d'auteur fêtée. Complices, ils partagent les mêmes exaspérations et le même goût pour épingler les travers de la société dans laquelle ils vivent. Mais aujourd'hui, il s'agit plutôt de reprendre un peu de distance, d'exister aussi sans l'autre. D'où ces films tournés chacun de son côté. D'où surtout ce nouveau défi d'Agnès Jaoui de passer seule à la réalisation.

«J'ai eu beaucoup de doutes sur mes capacités, même si le désir était clairement là depuis ma bande-annonce pour On connaît la chanson», reconnaît-elle. Une inquiétude peu partagée par Bacri, qui aurait plutôt une confiance aveugle dans les talents de sa compagne. S'il est resté à ses côtés pendant tout le tournage, c'est à sa demande, pour qu'il garde un œil sur la direction d'acteurs. Autrement, la réalisation ne le tente pas du tout: «Un film comme celui-ci, c'est un an et demi de travail acharné. Dans ma conception personnelle du bonheur, c'est une absurdité de travailler trop. J'ai besoin de temps pour la contemplation, la paresse.»

Le stade de l'écriture s'est passé comme d'habitude, Agnès Jaoui refusant de mettre la charrue avant les bœufs. On a quelque peine à le croire, mais au départ, ce film aurait dû être un polar. Après trois mois à buter sur les éternels clichés du genre, ils baissaient les bras pour revenir à leurs moutons à partir de l'idée du sectarisme, des milieux étanches qui cohabitent dans une société sans se rencontrer, ne conservant de leur première idée que quelques personnages comme le patron d'usine et son garde du corps. Chaque rôle a été écrit en fonction du comédien, ami (Alain Chabat, Gérard Lanvin) ou admiré (Anne Alvaro, Christiane Millet), qui le tiendrait. Prudente, la réalisatrice s'est réservé celui de la barmaid-dealeuse, pas trop présente à l'écran. A l'arrivée, un scénario «béton» mais également souple, modulé jusqu'au moindre silence entre les mots.

Puis, pendant que Bacri prenait un peu de recul à peaufiner son personnage d'industriel borné tombant contre toute attente amoureux d'une actrice, elle s'est démenée. Visionnements de dizaines de films aimés (Woody Allen en particulier), travail préparatoire avec chaque acteur comme elle l'a tant apprécié chez Resnais, doutes et angoisses jusqu'à la dernière minute sur ses choix: tourner en longs plans-séquences pour laisser les acteurs trouver leur rythme, le format large «pour faire plus cinéma», etc. «Mais la plupart du temps, ce sont les premières idées qui finissent par être les bonnes. 90% des plans-séquences sont dans le film, même si je me suis couverte en tournant également de manière plus découpée. Par rapport au scénario, je n'ai éliminé au montage qu'environ deux minutes», constate-t-elle non sans une pointe de satisfaction.

L'angoisse a visiblement fait place à une certaine assurance. C'est sûr, Agnès Jaoui veut persévérer dans la mise en scène. Mais le projet commun le plus immédiat est une nouvelle pièce. Toujours en évitant soigneusement de s'écrire une histoire d'amour sans détours.