DVD

«Agnosia», d’Eugenio Mira

Perdue dans un monde d’ombres, une jeune héritière est abusée sentimentalement

Genre: DVD
Qui ? Eugenio Mira (2010)
Titre: Agnosia
Agnosia
Chez qui ? Wild Side Video

Le fantastique n’est jamais plus inquiétant que lorsqu’il s’inscrit dans le réel et pervertit d’une note insidieuse la beauté du monde. A cet égard, la scène d’exposition d’Agnosia est admirable. En ce jour d’automne 1892, dans un vaste cirque montagneux (Pyrénées), de funèbres calèches viennent se garer près d’un entrepôt précédé d’un long ponton. Des hommes en noir s’affairent à de mystérieux préparatifs. Une fillette, endeuillée elle aussi, se tient au bout de la passerelle, une grappe de ballons noirs à la main.

L’industriel Arturo Prats monte un viseur complexe sur une carabine. Les sept ballons flottent à présent haut dans le ciel. Il tire. De la baudruche crevée s’échappe un flot de serpentins noirs, qui tombe en tourbillonnant tel un fléau biblique des temps anciens.

Au moment où le coup de feu a claqué, un cheval a pris le mors aux dents. Et la petite fille est tombée sans connaissance. Tandis qu’un des hommes en noir se fait un plaisir d’abattre l’animal avec le fusil expérimental, l’enfant se relève, perdue, une plaie sur le front. Elle ne reconnaît plus son père.

Joanna Prats est frappée d’agnosie, une maladie neuropsychologique qui affecte sa perception de la réalité. Ses yeux et ses oreilles fonctionnent normalement, mais son cerveau n’arrive plus à interpréter les données enregistrées par la rétine et le tympan.

Les années ont passé. Telle les dames folles et les belles emmurées hantant les contes fantastiques d’Edgar Allan Poe, la jeune femme vit recluse dans le manoir familial, égarée dans un monde d’ombres mouvantes, servie par des domestiques qui arborent des cocardes pimpantes pour être reconnus de leur maîtresse.

Dans une ruelle de Barcelone, un homme est attaqué, et emmené dans une cave. Il s’appelle Vicente, il a passé onze jours au service des Prats avant d’être licencié. Il présente une ressemblance physique avec Carles Lardin, l’associé d’Arturo Prats et le fiancé destiné à Joanna. Il accepte de tenir le rôle de Carles dans une conspiration complexe.

Un docteur a imaginé un traitement de choc pour guérir Joanna: un isolement sensoriel. Des charpentiers construisent un calfeutrage hermétique autour de la chambre où la jeune femme va passer trois jours à l’abri de tous stimuli. Mais pas de son fiancé: dans le silence de la nuit perpétuelle, sous la surveillance des comploteurs cagoulés, Vicente grimé en Carles rejoint Joanna. Il la grise de belles paroles. Elle s’abandonne. Cette offensive de charme a pour but d’arracher à l’héritière du groupe Prats la formule de la fameuse lentille catadioptrique qui, adaptée sur un fusil, permet d’atteindre n’importe quelle cible mobile. Une industrielle allemande orchestre les manigances obscures.

Dû aux producteurs du Labyrinthe de Pan et de L’Orphelinat, écrit par le scénariste de L’Echine du Diable, ce thriller à la fois gothique et industriel témoigne de la belle santé du cinéma fantastique espagnol, mais ne tient malheureusement pas toutes ses promesses.

Eugenio Mira, qui réalise son second film après The Birthday, excelle dans les atmosphères nocturnes à plus-value oppressante. A de trop rares reprises, il montre en caméra subjective le monde anamorphosé de Joanna et réussit une scène effrayante au cours de laquelle l’infirme de la perception tombe de sa baignoire. Mais un montage inutilement complexe nuit au souffle romanesque de ce drame baroque. L’ambiguïté amoureuse, renvoyant au William Wilson de Poe, ne fonctionne pas très bien et le final, coups de revolver sur les marches de la cathédrale, renvoie trop expressément au Parrain 3.

Compilant anecdotes de tournage et dépourvu du moindre commentaire, le making of s’avère formidablement inutile. On y voit le réalisateur s’agiter comme un beau diable. On y apprend qu’il applique le tampon «This is the girl» (allusion au Mulholland Drive de David Lynch) lorsqu’une scène est bonne et «It sucks like monkey’s balls («Cela craint comme des couilles de singe», sic) lorsqu’elle est ratée. Cette signalétique prête à sourire, mais renseigne davantage sur un certain humour catalan que sur le contexte historique, la Régence espagnole.

Reste la fascinante première scène. Que s’est-il passé dans les Pyrénées, lorsque Arturo Prats a tiré sur le ballon noir? La lentille catadioptrique a-t-elle gauchi la réalité, précipitant Joanna dans un monde d’ombre? Le prélude d’Agnosia conserve ses mystères et stimule les spéculations. A travers les figures du cheval foudroyé et de l’enfant déboussolé, la scène dévoile le visage moderne de la barbarie. Elle anticipe Verdun, Auschwitz et Hiroshima.

,

Eugenio Mira

Réalisateur d’«Agnosia»

«Mon film d’horreur préféré est sans aucun doute «Shining», de Kubrick. Je n’oublierai jamais Jack et sa hache…»
Publicité