« La beat generation a lancé la dernière mode littéraire aux Etats-Unis et on commence à en parler chez nous aussi. Ses membres sont des jeunes qui ont fait la guerre et ont eu de la peine à se réadapter à une existence normale. Ils habitent pour la plupart en Californie où ils vivent de subsides et, depuis leur succès, de leurs droits d’auteur. Leur chef de file est Jack Kerouac, qui perça en 1955 avec On the Road qui est pour les beatniks ce que The Sun Also Rises de Hemingway fut pour la lost generation. Depuis, il a publié The Subterraneans et The Dharma Bums. Il est surprenant qu’aucun de ces romans n’ait été traduit en français. C’est bien la preuve que la vogue du roman américain, extraordinaire il y a dix ans, est en nette régression. […]

C’est à Rimbaud [que Kerouac ] ressemble sans doute le plus. Comme lui, il est possédé par la frénésie du mouvement. «Il traverse et retraverse le pays chaque année, vers le sud en hiver, vers le nord en été, parce qu’il n’y a pas d’endroit où l’on puisse rester sans s’en lasser.» C’est avant tout le bonheur de l’enfance qu’il recherche. Or il sait que «ce bonheur perdu ne peut être retrouvé que dans la mort». Le seul moyen de l’atteindre est l’extase. Pour y parvenir, il reprend la méthode chère à Rimbaud: le «dérèglement de tous les sens», donc l’alcool, la drogue et le dévergondage sexuel dont la description a certainement contribué à faire acheter ses œuvres. Mais il est bien rare qu’il arrive à cette «seconde volupté» que Gide cherchait, lui aussi, «par-delà la volupté de la chair». Et aussitôt après, c’est l’écœurante tristesse d’un lendemain de fête. […]

Dans son dernier roman, Kerouac semble […] se rendre compte que le mobilisme ne peut être une solution définitive. Ray, le jeune héros, se déplace encore, mais c’est surtout Dieu qui l’intéresse. S’il part, c’est pour fuir «les frigorifiques, la télévision, les désodorisants et tout ce qu’on retrouve dans les poubelles une semaine plus tard, tout ce qui nous emprisonne dans un système de production et de consommation». Tout ce dont il a besoin, c’est «un sac de montagne, des sachets pleins d’aliments secs, une bonne paire de chaussures et un sac de couchage». […]

Jack Kerouac fait un apport important dans les lettres contemporaines américaines. Non par des innovations de forme, car sa technique n’est guère plus sûre que celle des autres jeunes, ni son style plus brillant, mais par le message que ses romans contiennent. Après le nihilisme de la génération perdue, après le morne désespoir des naturalistes de la dépression, après le dégoût révoltant des livres sur la dernière guerre, voici enfin quelque chose de positif. Ce retour à la nature, cette foi naissante, cette victoire sur l’absurde, c’est comme une bouffée d’air des montagnes parmi tant d’œuvres où l’on suffoque. »