La jeune journaliste américaine Alison Klayman a réussi, avec une belle ténacité et sans se laisser phagocyter par son sujet, ce documentaire sur une icône de ce début de XXIe siècle. Certes, on peut lui reprocher un peu trop d’empathie pour le charismatique Ai Weiwei, mais pas au point d’empêcher de se faire une idée de la complexité du personnage. Elle l’a suivi au long cours, avant et après son emprisonnement de près de trois mois, au printemps 2011. Elle sait nous faire découvrir sa biographie sans être prisonnière de la chronologie, mêler vie privée, artistique et politique.

Fils d’Ai Qing, grand poète qui passa de la consécration au lavage de latrines au fin fond de la campagne, Ai Weiwei a découvert War­hol et la beat generation à New York, dans les années 1980, avant de retourner dans son pays. Il connaît les cultures chinoise et occidentale, et s’est tissé un réseau international qui le protège aussi bien que sa maîtrise des moyens de communication et des images chocs.

Les enfants du Sichuan

Une maîtrise qu’on ne peut réduire à quelques doigts d’honneur, de toute façon toujours justement scénarisés, ni aux tweets qui ont permis à «l’artiviste» de s’exprimer quasi en toutes circonstances ces dernières années. On le voit, par exemple, tweeter ses nouvelles depuis l’hôpital de Munich, où il a subi une petite intervention à la tête en 2009. Avant de venir en Allemagne pour son exposition, il avait reçu un coup lors d’une altercation avec les forces de l’ordre chinoises à Chengdu, dans la province du Sichuan.

Après le tremblement de terre qui a touché cette province en 2008, Ai Weiwei a lancé une campagne de protestation contre le non-respect des normes antisismiques. A son appel, des centaines de bénévoles ont listé les enfants ensevelis sous des écoles mal construites. A Munich, Ai Weiwei a couvert les murs extérieurs de la Haus der Kunst avec quelque 9000 sacs à dos d’écoliers aux couleurs vives, autant que d’enfants morts ou disparus dans le Sichuan.

Le film sait aussi livrer un Ai Weiwei intime. On le voit réconforter sa mère, inquiète, touchante, avec son épouse, ou, assumant sa double vie, avec son fils et la jeune mère de celui-ci. Quelques anecdotes aussi, somme toute assez nourrissantes, comme des pensées chinoises. A la manière de cette réflexion sur les chats: Ai Weiwei en a une quarantaine, dont un qui sait ouvrir les portes; et l’artiste de remarquer que la différence entre les hommes et les félins, c’est que ces derniers ne savent pas la refermer derrière eux.

Il est un talent d’Ai Weiwei que le film ne permet guère de découvrir, c’est la maîtrise du rythme. On l’a vu cet automne dans sa version du «Gangnam Style». On le retrouvera bientôt sur un disque entier de hard rock, où il interprète ses propres textes.

Ai Weiwei: Never Sorry, Alison Klayman, Etats-Unis, 1h31.