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Ai Weiwei pose dans une salle de son exposition «D’ailleurs c’est toujours les autres», visible au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne jusqu’au 28 janvier 2018.
© David Wagnières

Exposition

Ai Weiwei: «Je suis très sceptique devant la vie»

En ce mois de septembre, l’artiste chinois est partout: à Istanbul, pour son exposition au Musée Sakip Sabanci, à la Mostra de Venise pour présenter «Human Flow», son premier long-métrage consacré au sort des migrants aux portes de l’Europe, et au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, pour une autre exposition, intitulée «D’ailleurs c’est toujours les autres»

Ai Weiwei fait partie de ces artistes si connus qu’on en oublie leur œuvre. Son activisme et son travail d’artiste sont difficilement dissociables: depuis les années 2000, il met sa notoriété planétaire au service d’une contestation féroce du régime chinois. L’exposition qui ouvre ce vendredi à Lausanne prend cependant le parti de privilégier une approche sculpturale, quitte à mettre en sourdine la figure publique de l’activiste. Une année de discussions entre Bernard Fibicher, directeur du Musée cantonal des beaux-arts, et l’artiste a abouti à la sélection d’une quarantaine d’œuvres ainsi qu’à un principe de dissémination qui entraîne dans une déambulation à travers les cinq musées et la bibliothèque du Palais de Rumine.

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Le titre est une citation incomplète de l’épitaphe de Marcel Duchamp: «D’ailleurs c’est toujours les autres qui meurent.» Ai a découvert son œuvre dans les années 1980, alors qu’il vivait à New York, et il utilise fréquemment le principe de détournement cher à l’artiste français. Il se décrit volontiers comme un ready-made: ce sont ses conditions de vie, plus que ses œuvres, qui font art. S’il les documente au quotidien sur les réseaux sociaux, il a aussi développé depuis plus de trente ans un travail polymorphe que l’exposition donne à voir dans toutes ses facettes.

La figure d’un passeur

A côté d’œuvres explicites, comme une récente série d’assiettes en porcelaine qui retrace à la manière d’une bande dessinée glaçante le parcours des réfugiés (Plats en porcelaine bleu et blanc, 2017), on retrouve ainsi des installations monumentales dont la dimension politique n’apparaît que dans un second temps, comme Sunflower Seeds, faite à partir de 15 tonnes de graines de tournesol fabriquées à la main par près de 1500 ouvriers (la version initiale de la pièce, montrée à la Tate Modern de Londres en 2010 était dix fois plus vaste), ou ce parterre de fleurs en céramique blanche (Blossom, 2015), qui évoque le minimalisme américain tout en faisant référence à la campagne des Cent Fleurs, un épisode de répression sanglante de l’histoire politique chinoise, en 1957.

A la Bibliothèque cantonale et universitaire sont exposés des livres édités et diffusés clandestinement par l’artiste dans les années 1990, contenant des reproductions d’œuvres iconiques de l’art contemporain occidental ainsi que des traductions de textes critiques. Ces ouvrages ont été d’importants outils de décloisonnement d’une scène chinoise alors largement coupée du monde. La figure d’artiste qui apparaît à travers cette exposition est ainsi celle d’un passeur de traditions, de formes et d’histoires, bien plus que celle d’un champion de la communication globalisée.


«Le Temps»: Les discussions sur votre travail se concentrent souvent sur votre activisme et laissent de côté sa dimension artistique…

Ai Weiwei: Oui, c’est exact. J’ai une pratique hautement esthétique, si vous regardez la variété de mes œuvres, les langages que j’emploie, le professionnalisme des réalisations, leurs racines à la fois traditionnelles et postmodernes. Mais peut-être que les questions sociales sont des sujets de conversation faciles, en comparaison des questions esthétiques. Ce sont mes positions politiques qui résonnent le plus. Parce que je fais beaucoup de bruit, et que je me penche sur des questions sensibles, comme le combat contre les sociétés totalitaires, pour les droits de l’homme, les migrants, contre la guerre. Et toutes ces questions sont si violentes et si importantes! Et une sculpture, que peut-on en dire? On peut parler de forme, mais ce n’est pas un sujet facile. L’art contemporain repousse les tentatives critiques. Il reste mystérieux. Et c’est dommage. Car pour moi, matérialité et propos politique ne forment qu’un tout.

Pensez-vous qu’à l’avenir les musées resteront des espaces politiques, participant pleinement à la construction de l’espace public?

C’est une bonne question. Le musée a été, depuis sa création au XVIIIe siècle, la plus précieuse des plateformes publiques. Mais aujourd’hui différentes possibilités s’offrent à nous, comme Internet, les films, les médias. Et c’est un vrai défi. Je travaille avec la réalité, les consommateurs, les touristes, dans l’espace public, et avec le monde du divertissement. Mais en même temps, je pense que les musées sont importants dans nos sociétés, car ils établissent de hauts standards esthétiques. Vous avez encore des professionnels qui s’intéressent à des choses non populaires, qui ne bénéficient pas d’une réception large. C’est essentiel.

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Vous avez une actualité riche, vous voyagez beaucoup et vous êtes très exposé, aussi bien physiquement qu’en ligne. Cette ubiquité vous semble-t-elle être une condition nécessaire de la vie des artistes aujourd’hui?

Vous savez, je n’ai pas de contacts de directeurs de musée, de galeristes et de collectionneurs dans mon téléphone. J’appelle uniquement mes amis, les gens avec qui je travaille. Ce n’est pas dans mon intérêt d’organiser une exposition. Mais quand on m’appelle, je dis souvent oui. Pour moi, il n’y a pas de différence entre un directeur d’institution qui m’appelle pour une exposition et une jeune personne qui me demande de faire un selfie. Je prends les deux choses au sérieux. Je vais essayer de faire le plus parfait des selfies. Et je vais aborder l’exposition avec la même attitude.

Ne craignez-vous pas de vous épuiser, ou de saturer l’espace public?

Je suis très sceptique devant la vie. Elle est très précieuse mais aussi très courte.

Vous avez vécu dans les années 1980 à New York, à une époque où les mouvements de protestation politiques étaient très actifs. Cela vous a-t-il influencé?

J’agis comme un enfant. Quand je regarde mon fils, je me dis que je suis comme lui. Je me sens privilégié. Mon travail est une réponse à des conditions données, parfois extrêmes. J’ai vécu sous le régime communiste le plus dur. Mon père était poète, il a été emprisonné, exilé. J’ai grandi pendant la Révolution culturelle. Puis je suis allé à New York, en plein cœur du monde capitaliste. Après douze ans, je suis rentré, et la Chine était devenue capitaliste. Puis Internet est arrivé, j’ai tenu un blog, je suis devenu ennemi de l’Etat chinois, j’ai été battu, emprisonné, relâché, et me voilà. Je n’ai ni stratégie, ni but.

Dans le passé, votre travail s’est concentré sur la situation politique chinoise. Mais vous avez récemment emménagé à Berlin. Cela a-t-il modifié votre manière de travailler?

Non, car pour moi, l’humanité est un tout, que l’on retrouve dans tous les lieux du monde, en Asie, ici à Lausanne, ou à Myanmar.

Dans votre film Human Flow, vous traitez de la situation dramatique des migrants aux portes de l’Europe. Etes-vous optimiste par rapport à la politique d’immigration européenne?

Il y a de l’espoir, si vous regardez dans les yeux des réfugiés, ou leurs enfants, qui cherchent à imaginer l’avenir et à protéger leur vie. Mais il y a peu d’espoir si vous regardez les hommes politiques, l’égoïsme, les privilégiés qui détournent le regard et cherchent des excuses pour ne pas agir devant ces conditions de vie terribles. Il y a 65 millions de réfugiés dans le monde aujourd’hui.

Votre photographie reprenant l’image du jeune Aylan Kurdi, mort sur une plage turque, a créé un malaise l’an passé. Comprenez-vous les accusations de narcissisme?

Ce n’était pas un malentendu. Des gens mal intentionnés ont utilisé ce prétexte pour nous empêcher de poser des questions sur la condition humaine. Il n’y a pas qu’Aylan. Tous les jours, des enfants se noient dans la Méditerranée. Et les médias sont si fatigués qu’ils n’en parlent même plus. Alors je ne vois pas quel est le problème avec cette photo.

Lire aussi: L’art chinois parle 
du monde

Ressentez-vous une forme de schizophrénie entre la manière dont vous êtes perçu comme activiste et votre position privilégiée dans le marché de l’art?

Le problème vient de l’art lui-même. Vous avez des collectionneurs, de gros musées, une commercialisation effrénée de biens artistiques de plus en plus coûteux. Mais cela n’a pas grand-chose à voir avec les bonnes choses qu’on peut faire avec cet argent, comme aider les réfugiés, donner ses œuvres à des écoles, essayer d’aider les autres. Cela n’est pas nécessairement connecté.

Nombre de vos œuvres sont constituées de masses d’éléments qui sont tous uniques, et librement assemblés ensemble. S’agit-il pour vous d’une métaphore politique?

La société n’est constituée que d’individus, tous différents. Mais je crois qu’en nous associant, nous pouvons créer des situations puissantes. En respectant chaque individu, et en comprenant les possibilités que nous avons d’exister ensemble.


Ai Weiwei – D’ailleurs c’est toujours les autres, Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne, jusqu’au 28 janvier 2018.

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