L’être humain consomme des histoires depuis des temps immémoriaux, sans doute depuis les débuts de l’humanité, et on peut légitimement se demander pourquoi il a consacré tant d’énergie et d’efforts à inventer des fictions. Si nous aimons tant les histoires, c’est d’abord parce qu’elles nous parlent de nous. Le récit cherche à répondre à nos désirs, aussi contradictoires soient-ils. Une histoire peut ainsi étancher notre soif de justice en dessinant les contours d’un monde idéal où le bien finit par triompher. Mais la fiction peut aussi satisfaire des désirs plus troubles en nous permettant d’exercer, par personnages interposés et sans aucune limite, notre volonté de puissance. Enfin, le texte narratif répond à une demande de sens. A l’inverse de la vie réelle, où les événements nous apparaissent souvent comme chaotiques et désordonnés, le récit, même lorsqu’il se termine mal, nous ancre dans l’idée, rassurante, que l’existence suit une direction, s’inscrit dans une logique.

Au-delà de la question du sens, nous cherchons aussi à «vibrer». Mais, alors que dans la réalité l’émotion a un pendant négatif (le débordement affectif qui, brouillant notre jugement, nous conduit à des comportements inadaptés), les émotions suscitées par la fiction, aussi intenses soient-elles, ont le grand avantage d’être vécues en toute sécurité. Si nous ne pouvons nous passer des histoires, c’est finalement parce que nous en avons besoin: les récits de fiction font office de thérapeutique en nous aidant à croire que d’autres vies sont possibles, ils nous permettent d’élargir notre horizon en multipliant les expériences de pensée, et ils renforcent le lien social en nous ouvrant à l’altérité.


Vincent Jouve, «Pouvoirs de la fiction», Editions Armand Colin.

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