Leonard Cohen. Songs of Leonard Cohen. (Columbia/Sony-BMG)

Chaque semaine de l'été, Le Temps détaille l'œuvre phare, les influences et filiations, l'époque d'un artiste qui fait l'actualité.

Le disque d'un poète. D'où le titre le plus quelconque de l'histoire de la musique. Songs of Leonard Cohen sort au début de 1968, comme l'émanation mélodique d'un plumitif surdoué. Un Canadien, tout est dit. Soit, du point de vue américain, un homme d'une étrange espèce, auquel on pardonne les blasphèmes, la tonalité sexuelle explicite dans les chansons, les manières de dandy capiteux. Débarqué à New York, où Judy Collins est la première à s'approprier «Suzanne», Cohen s'installe au Chelsea Hotel, une sorte de Bateau Lavoir où Burroughs et Miller écrivent, où Andy Warhol travaille sa mèche et Janis Joplin (la chanson «Chelsea Hotel # 2» en fait le récit) offre sa bouche à qui en a l'usage.

C'est John Hammond – il a en son temps découvert Billie Holiday et Bob Dylan – qui vient écouter dans sa chambre le Canadien à guitare. Leonard est déjà vieux, selon les critères hippies qui prévalent. Il a 33 ans. N'a jamais enregistré quoi que ce soit. Propose des chansons qui tranchent doucement avec le revival folk, mais surtout dérapent volontiers en des textes d'une mélancolie glorieuse. En dix chansons, marquées déjà par un usage presque comique des chœurs et les prémices d'un psychédélisme à guitare, Leonard Cohen devient chanteur. Combien de classiques, en ces 33 minutes de paroles murmurées, glissées comme l'obscurité? «Suzanne», forcément, qui n'est pas dédié à lamère de ses enfants. Mais à Suzanne Verdal, la femme d'un ami qu'il aurait voulu trousser.

Totalement occulté aux Etats-Unis où il atteint avec peine la 162e place des charts, l'album est choyé en Europe. Cette poétique des draps froissés assure à Cohen une position d'auteur culte. Le refrain de «Sisters of Mercy» finira par donner son nom à un groupe. La fortune critique de «So Long, Marianne» ou de «Hey, That's No Way to Say Goodbye» permet à Cohen de miser définitivement sur une carrière de chanteur. Il veut être célèbre. Et la poésie ne lui offre pas la notoriété à laquelle il aspire. Mais, tout au fond de ces couplets serrés, il y a encore une écriture de type littéraire, une sorte de prose grimaçante, rimbaldienne, où les femmes obsèdent le fond des lignes. «The Stranger Song» pose le chanteur en protecteur qui observe, témoin du désastre urbain. «C'est vrai que tous les hommes que tu as connus étaient des dealers qui prétendaient qu'ils arrêteraient chaque fois que tu leur offrirais un abri.»

Longues phrases, sans rime. Où la catastrophe pointe sous une voix juvénile. Le malentendu s'affirme d'emblée. La musique chez Cohen ne serait que la tapisserie d'une parole incantatoire. Le label Columbia, meilleur ennemi du Canadien, hésite même à sortir certains albums qu'il juge inaboutis – comme, plus tard, le merveilleux Various Positions . Mais on le voit déjà dans Songs of Leonard Cohen , l'auteur est aussi un prodigieux mélodiste. Il y a du Nick Drake, dans ces fables qui se délitent. Du Dylan, du Johnny Cash même, tous ces hommes qui ont pris la route pour faire de l'expérience humaine leur combustible.