CHANSON. Alain Bashung. L'Imprudence.(Barclay/Universal)

Traits bouffis, visage pâle, regard grave, Alain Bashung a l'humeur sombre à l'heure du crépuscule. La photo de la pochette de L'Imprudence devrait constituer un avertissement. Saisie au cœur des bois en noir et blanc, elle évoque plus le ­faire-part de décès qu'une invitation à la vie. Mais avec Alain Bashung, éternel «dandy destroy de la chanson rock» depuis la fin des années 1970, les apparences sont trompeuses. Et le plaisir habilement dissimulé derrière le jeu des mots, assonances et dissonances malaxées dans son style parlé-chanté.

Plutôt qu'une pierre tombale, c'est une œuvre primordiale que Bashung taille dix ans après le fondamental Play blessures conçu avec Gainsbourg, et six ans avant le beau Bleu pétrole qui sonne comme un retour aux fondamentaux de la variété. Loin des carcans du rock ou de la chanson, le poète ténébreux livre avec L'Imprudence un enregistrement encore plus ambitieux que Fantaisie militaire (1998). Et rompt du même coup un silence de quatre ans et l'alternance entre tubes évidents et albums ardus. Décodage d'un état de grâce.

Si L'Imprudence est vertigineux avec ses atmosphères pesantes, il laisse le champ libre à l'audace, aux expérimentations. Un contrepoint réjouissant que le chanteur de «Vertige de l'amour» a instauré à ses treize titres de prime abord lugubres. Chapitres d'un fondu enchaîné halluciné où brillent des chansons comme «Tel», «Faites monter» ou «Faisons envie». Avec la complicité d'une constellation de musiciens, arrangeurs et paroliers de tous horizons, l'album affiche ce goût du risque cher à son metteur en scène. Certains ont aidé à élever le niveau d'exigence, à éclaircir les structures; d'autres se sont échinés à pervertir tout ce qui était prévu.

A chacun d'eux, Bashung a offert de grands espaces de liberté. Ainsi, Mobile in Motion, duo électronique romand (Christophe Calpini et Fred Hachadourian), a pu tisser ses toiles sonores en apesanteur sur la voix nue mais pleine d'harmonies sous-jacentes du Parisien. Tempos nonchalants d'une electro en écho de cordes voluptueuses, piano éblouissant, stries de guitares et des percussions aériennes. Des orchestrations luxuriantes, des élans symphoniques qui n'éclipsent jamais Bashung.

S'il a confié aux autres l'installation du climat général, Bashung sait que la clé de L'Imprudence réside dans le lexique imagé échafaudé autour de ses questions existentielles. Propos obsédés par le temps et l'amour, parfois la mort, écrits en grande partie avec son complice Jean Fauque. Œuvre collective et libertaire qui porte tous les stigmates d'un seul homme, L'Imprudence n'en est pas moins la plus homogène et troublante que Bashung ait délivrée depuis son premier succès avec «Gaby, oh Gaby» en 1979. Ce monolithe labyrinthique de l'architecte Bashung a durablement marqué le paysage de la chanson en francophonie. Une version contemporaine du concept album à la française en somme.