Il ne choque plus mais séduit encore. Dans un registre différent, inédit même tant un voile de vivifiante légèreté, voire de délicieuse gaieté pop, entoure pièce après pièce Bungalow. Le troisième album d'Albin de la Simone affiche désormais davantage d'exercices et jeux stylistiques fantaisistes que les confessions intimistes parfois brutales de son récent passé enregistré. Venu sur le tard à l'écriture, n'endossant ses costumes d'auteur et chanteur qu'en 2003, le musicien, arrangeur et pianiste de renom (Vanessa Paradis, Souchon, Chamfort, M, Arthur H, Angélique Kidjo, Jeanne Cherhal ou Salif Keita) révèle un imaginaire toujours sensiblement surréaliste. Rencontre avant son escale scénique de ce jeudi à Genève pour un moment promis «pétillant».

Le Temps: Le point de départ de «Bungalow» a été une chanson nommée «N'importe quoi». Vouliez-vous faire naître un Albin de la Simone définitivement plus léger?

Albin de la Simone: Peut-être. Cette chanson est en tout cas particulière. Elle est extrême, raconte en effet n'importe quoi à partir de la découverte d'un «cadavre de scolopendre». Mais au moins, je m'autorisais enfin une chanson qui ne servait à rien, ne racontait pas un truc profond et n'était qu'un prétexte musical, et encore... Elle était prétexte à rigoler sur disque et en scène. Cet extrême a fini par donner la tonalité légère de l'ensemble.

- Vous n'étiez pas en quête d'un état d'esprit neuf?

- Non. Je voulais juste qu'il se révèle par lui-même. J'ai ainsi choisi d'aller l'écrire et le penser à Bali, un endroit peinard et confortable qui ne suscite aucun doute. Pour voir justement ce qui pouvait ressortir de moi dans un tel contexte. Du coup, la couleur de Bungalow s'est imposée comme gaie, légère, orientée vers le plaisir. Dans une cave, tout se serait sans doute passé différemment! Je ne me cherche pas de nouvelle identité. Je voulais simplement qu'elle découle naturellement de cette bonne humeur.

- Dans vos précédents albums, la légèreté affleurait déjà, mais au cœur d'aspects troubles, voire plombés?

- Le temps s'est écoulé et mon humeur a changé. J'ai envie que tout soit décontracté et positif à présent, d'exprimer et partager des aspects plus agréables. Les choses dures que j'avais à exprimer sont sorties et appartiennent pour l'heure au passé. Du coup, tout est orienté dans ce sens-là. De la pochette de Bungalow à la scène, ça pétille, c'est coloré. En concert, il y a même des marionnettes incarnées par deux choristes, mes Clodettes à moi... Même si à Genève, vu l'exiguïté du Chat Noir, le dispositif scénique habituel de la tournée est réduit.

- Lorsque vous êtes passé de musicien de l'ombre à auteur et chanteur, était-il vital d'évacuer d'anciennes douleurs?

- Quand on commence à écrire, on puise où l'on peut surtout. Comme j'ai commencé à écrire tardivement, après avoir composé des morceaux de jazz contemporain avec des titres à rallonge, mon réflexe premier a été de penser que j'avais besoin de chansons quasi psychanalytiques. Finalement, je crois avoir tout à gagner à inventer des chansons plutôt qu'à me raconter. Je peux raconter des choses que je ressens certes, mais plus je crée de toutes pièces plus c'est intéressant. Mais je ne l'ai découvert qu'après deux albums.

- Toutes vos idées et inventions surviennent des textes d'abord?

- Toujours. Ce qui est presque paradoxal pour le musicien de profession que je suis d'abord. Je me l'explique par le fait que je passe mon temps à exprimer de la musique dans tous les formats, musique instrumentale, accompagnement de chanteurs, arrangements de chansons. Je suis comme un robinet à musiques toujours ouvert - et j'adore ça, mais du coup j'ai presque du mal à connaître mon identité musicale propre. Si mes projets personnels partent de la musique, ils giclent n'importe où. Je m'y perds, c'est un enfer de complexité à gérer pour moi car il y a un trop-plein de culture instrumentale. En revanche, si j'écris un texte et que j'en suis content - ce qui est déjà compliqué -, le texte m'offre un rythme, un son, une couleur, une humeur, un débit, un tempo cadrant, canalisant tout de suite la musique. La musique jaillit ainsi plus naturellement car elle a une raison d'être. Je suis musicien professionnel mais auteur amateur encore.

- D'où surgissent vos créations?

- Pour «J'aime lire», j'aimais bien cette assertion qui ne fait pas écho à un sentiment personnel. Ce n'est pas du tout une ode à la lecture. J'aime lire sans être un grand lecteur. Tous les couplets devaient débuter par «J'aime lire». Je voulais y postuler que tout et n'importe quoi m'intéressait, hormis quelques petites choses. Du coup, à partir d'une question de sonorités et de jeux de mots, j'ai glissé quelques incongruités aussi que je détesterais lire: ma déclaration d'impôt, les résultats d'un test de séropositivité ou une lettre de rupture amoureuse.

- Cultivez-vous le décalage ou est-ce une inclination naturelle?

- C'est un mélange des deux... Depuis très jeune, je rapporte et raconte les choses d'une manière personnelle qui peut surprendre et apparaître comme décalée. Je ne ressens ainsi pas souvent les choses telles qu'on me les décrit.

CD: Bungalow (Disques Office); En concert: je 22 mai à 20h30, Chat Noir, Carouge (http://www.chatnoir.ch)