Après ce Pinocchio-là, rien ne sera vraiment comme avant. Au festival d’Aix-en-Provence, la musique a pris ses droits sur la célèbre fable de la marionnette au long nez, et l’imaginaire collectif s’en voit tout chamboulé. C’est que non seulement le traitement scénique de Joël Pommerat ouvre l’appétit visuel, mais la réalisation musicale de Philippe Boesmans offre une multitude de pistes émotionnelles. On n’imaginait pas autre chose des deux magiciens à l’œuvre.

Entre le metteur en scène, qui a aussi écrit le livret d’après le texte de Carlo Collodi, et le compositeur, dont la partition constitue le pilier de la création mondiale aixoise, la symbiose est totale. Leur Pinocchio répond à la notion d’art total, tant l’imbrication est intime entre leurs univers.

Fête foraine

L’oreille navigue au fil de références au jazz, cabaret, Balkans, contemporain, moderne, classique ou romantique. Plus qu’un patchwork fixe, Philippe Boesmans se joue des genres en mouvement, dans une joyeuse mobilité kaléidoscopique. Entre l’orchestre Klangforum Wien, mené avec énergie et sensibilité par Emilio Pomarico, et les trois musiciens qui évoluent sur scène (Fabrizio Cassol au saxophone, Philippe Thuriot à l’accordéon et Tcha Limberger au violon tzigane), c’est la fête. Une fête foraine, vitalisante, brutale, joyeuse et légère, pleine d’angoisses et de rêves.

Chostakovitch, Gershwin, Bernstein, Varèse ou Bartok répondent à Ravel, Debussy, Mozart ou Ambroise Thomas. La rusticité rythmique et le halètement des vents répondent à des cordes hyperromantiques et des lignes vocales souples poussées jusqu’au contre mi-bémol par une fée aérienne.

Pour renforcer l’esprit de tréteaux et l’aspect «bout de ficelle» du théâtre itinérant, les chanteurs endossent plusieurs rôles. Une belle performance tenue avec brio par Stéphane Degout, Vincent Texier, Yann Beuron et Julie Boulianne, sur les épaules desquels la production s’appuie solidement. Avec la colorature Marie-Eve Munger (fée stratosphérique) et la soprano Chloé Briot (formidable Pinocchio), la distribution vole très haut.

Somptueux effets

D’autant que le jeu scénique de chacun rend hommage à la féerie théâtrale de Joël Pommerat, portée par les somptueux effets de lumière, laser et système artisanal de projection d’Eric Soyer. La nudité et la simplicité du plateau font le reste et autorisent l’imaginaire à suivre le rythme musical en toute liberté.

C’est le noir qui valorise les personnages et leur environnement, donnant aux mots et aux notes un écrin propulseur de sens. Ainsi, le directeur de la troupe, mi-clown mi-magicien blafard, peut-il entraîner son bestiaire baroque sur la piste d’un cirque nocturne. Où se succèdent, dans une incroyable fluidité, classe d’école, camion, mer houleuse, nuages affolés, caverne d’ombres et de clartés ou visions fantomatiques.

Le conte initiatique déroule alors avec grâce ses questionnements philosophiques, comme il pose, dans un langage cru, la problématique générationnelle, le rapport trouble entre liberté et soumission, vérité et mensonge ou expérience et immaturité. Un enchantement parfois ralenti par sa prolixité de propositions, mais toujours inspirant.


Grand Théâtre de Provence les 7, 11, 9, 14, 16 juillet. Rens: +33 434 08.02.17, www.festival-aix.com. Retransmission en direct le 9 juillet sur Arte Concert et en léger différé sur France Musique.