Des courtisanes, la scène lyrique proclame la splendeur aussi souvent que la misère. L'antique Poppée inspira ainsi le premier opéra «moderne», où elle triomphe de tous les obstacles qui jonchent le chemin vers le trône. Ajoutant un nouveau trophée à son tableau de chasse, cette arriviste vient d'initier le rendez-vous estival le plus mondain de l'Hexagone: jeudi, le Festival d'Aix-en-Provence s'est taillé une ouverture triomphale avec Le Couronnement de Poppée, œuvre hautement immorale que Monteverdi para d'ornements lascifs en 1642.

La réussite du spectacle tient à son somptueux pan musical. Ici, on célèbre autant l'union scandaleuse de Poppée et Néron que celle du mot et de la musique. Dans le flux du «parler en récitant» qui engendra l'opéra, des personnages se désirent et se frappent, leur âme se reflétant dans des lignes vocales que la fantaisie de l'interprète peut rendre plus éloquentes, selon qu'il orne ou qu'il épure.

La force première du spectacle, c'est d'avoir rassemblé des artistes qui ont cette sensibilité propre à faire palpiter chaque note. C'est vrai d'Anne Sofie von Otter, qui fait de Néron un adolescent capricieux mais non sans charme. C'est encore plus vrai de Mireille Delunsch, pulpeuse Poppée trouvant dans des colorations perverses de quoi ensorceler le plus vertueux des empereurs. Mais elle a pour rivale la tragédienne absolue, Lorraine Hunt. La mezzo américaine brûle la scène dans les monologues d'Octavie où elle passe de la vocifération vengeresse au murmure désespéré avec le feu d'une Maria Casarès et les couleurs ombreuses d'une Janet Baker.

Comme il est propre à cette œuvre, les seconds rôles sont nombreux et guère secondaires. Hors l'atonie expressive d'Anna Larsson en Othon (mais ce rôle de castrat est trop grave pour une femme), on goûte au sonore Sénèque de Denis Sedov, à la Drusilla pimpante de Nicole Heaston, au valet gracile de Magdalena Kozena et à la truculente nourrice de Jean-Paul Fouchécourt.

Aligner ces artistes ne suffirait pourtant pas à assurer la qualité d'une soirée. Il faut aussi un chef qui sache les inspirer. Marc Minkowski est l'oiseau rare. Face à cette «œuvre à trous» – les deux manuscrits de Poppée qui nous soient parvenus sont lacunaires –, plutôt que d'ajouter des lignes nouvelles, Minkowski préfère diversifier la palette des couleurs. Il étoffe donc son orchestre des Musiciens du Louvre-Grenoble et surtout son continuo: 12 instrumentistes se relaient pour enrober les récitatifs de miel ou de fiel. Harpes, violes, théorbes, clavecins forment un vertigineux kaléidoscope afin de teinter les adieux des amants ou les lamentations de l'épouse. Dirigeant les plus imperceptibles soupirs, Minkowski abonde dans le sens de cette partition: il l'agite comme un précipité de sentiments parfois violemment contrastés. Le metteur en scène, c'est lui.

A tel point qu'on imagine mal le spectacle de Klaus Michael Grüber avec un autre chef. Car Grüber met en image davantage qu'il ne théâtralise. Confronté à un opéra fondé sur le contraste, le dramaturge impose des coupures qui policent et édulcorent. Les remontrances du valet au philosophe sont écourtées, la nourrice d'Octavie passe à l'as. Toute ce que cette galerie a de cocasse embarrasse Grüber qui s'entend mieux à régler un lent ballet des corps dans les duos d'amour. Sous les éclairages sculpteurs de Dominique Borrini, dans les langueurs hypnotiques de ces images émouvantes, on reconnaît la patte d'un metteur en scène d'envergure. Mais les décors picturaux de Gilles Aillaud et les costumes très «mode» de Rudy Sabunghi donnent à la production des allures d'objet chic pour public chic. Diable, Poppée n'est plus Orfeo! Sa musique sent le soufre et le sperme, matières fort peu «chic», il est vrai. Et dont on sait désormais que la fosse peut être prodigue bien davantage que la scène.

Le Couronnement de Poppée de Monteverdi; représentations les 10, 15, 18, 21 juillet, tél. 00334/ 42 17 34 34.