Kati Outinen est très occupée. Car elle n'est pas seulement l'actrice fétiche d'Aki Kaurismäki. Pas plus qu'elle ne se repose sur les lauriers récoltés à Cannes: un prix d'interprétation féminine pour une comédie miraculeuse, L'Homme sans passé, toute pétrie de miracles, justement, puisqu'on y voit un homme qui a perdu la mémoire revenir à la vie grâce aux chances successives que le destin met sur sa route. Un régal d'origine finlandaise qui repose sur des constats sociaux sinistres déroulés chaque jour par les actualités. Kati Outinen est très occupée. A Helsinki, elle donne des cours aux apprentis acteurs de théâtre, de télévision, de cinéma, joue sur scène, ainsi qu'au cinéma. Des journées de 25 heures où se glisse, quelle chance, un entretien téléphonique. Elle décroche et rigole: «Je suis très occupée. Allez-y.» Et elle rigole, comme elle le fera à chaque réponse.

Le Temps: La Finlande vous a-t-elle accueillie en héroïne après Cannes?

Kati Outinen: Je suis rentrée au milieu de la nuit et il n'y avait pas grand monde. Mais dès le lendemain, j'ai eu l'impression que la Finlande devenait folle. Il faut savoir que les Finnois ne montrent pas leurs émotions. Ne jamais hurler, ne jamais pleurer, ne jamais rire. Et là, lorsque j'ai repris le métro, les gens m'ont embrassée et m'ont félicitée. C'était incroyable.

– Comment Aki Kaurismäki vous a-t-il présenté «L'Homme sans passé» pour la première fois?

– La première chose qu'il m'ait dite, c'est qu'il souhaitait faire un film qui redonne de l'espoir aux gens. La deuxième a consisté à m'annoncer que j'allais jouer une demoiselle de l'Armée du Salut. Ensuite, il m'a demandé d'y aller pour savoir comment ils vivent et comment ils travaillent. Ce que j'ai fait.

– Avez-vous vécu parmi eux comme Robert De Niro avait conduit des taxis avant de jouer «Taxi Driver»?

– J'aurais bien aimé, mais je suis une actrice de cinéma et tout le monde m'aurait reconnu. Ce qui m'aurait profondément gênée parce que l'Armée du Salut est un lieu où les gens viennent de manière désintéressée.

– Certains personnages, parmi les gens de l'Armée du Salut et les laissés-pour-compte, ont l'air réels. Le sont-ils?

– Ils le sont. Nous avons tourné avec des chômeurs de longue durée. Mais en Finlande, sur les plateaux, tout le monde est encore égal. Quelques-uns étaient à l'école avec moi. Leur vie avait mal tourné et nous nous sommes retrouvés. L'atmosphère en était d'autant plus chaleureuse et singulière. Exactement comme le film tel qu'il existe aujourd'hui.

– Aki Kaurismäki est adulé par les cinéphiles sans que personne sache comment il est considéré dans son pays. Est-il vu comme un génie ou un original?

– Comme un original!. Plus exactement, disons que certains le prennent pour un héros national et d'autres pour un aliéné. Je dirais même que certains attendent sa mort, pour qu'il ne puisse plus jamais faire de films: ils ne connaissent rien au cinéma et pensent qu'Aki devrait plutôt vanter les beautés de la Finlande et les magnifiques entreprises florissantes – je rigole bien sûr – que nous possédons.

– Vous travaillez avec Kaurismäki depuis plus de quinze ans, vous avez tourné dans huit de ses films. Quel genre de réalisateur est-il?

– Rien n'est jamais fixe avec ce gars-là!. C'est un artiste. Il cherche des voies nouvelles. Je crois que la principale raison pour laquelle il fait des films réside dans sa volonté de trouver, un jour, ce que signifie l'appellation «être humain». Si bien que sa façon de diriger peut changer, d'un film à l'autre. Parfois, les gens qui ont travaillé avec lui disent qu'il est dictatorial. Je suis d'accord, mais en nuançant: c'est un dictateur sage. Il laisse les acteurs développer librement leurs émotions, mais la diction et la gestuelle sont contrôlées. Il m'a appris à laisser tomber tout ce qui est inutile. Il faut trouver l'expression la plus pure.

– Ce qui vous a fait remporter le prix à Cannes. Avez-vous, depuis, reçu des propositions de l'étranger?

– Je suis beaucoup trop vieille! J'ai 41 ans!

– Ce n'est pas vieux!

– Dans la vie normale, vous avez raison. Mais le cinéma aime la chair fraîche!

«L'Homme sans passé» (Mies vailla menneisyyttä), d'Aki Kaurismäki (Finlande 2002), avec Markku Peltola, Kati Outinen.