Carnet noir

Al Jarreau, la joie née, est décédé à l’âge de 76 ans

Maître de l’improvisation né en 1940, il avait remporté 7 Grammy Awards et hantait la programmation du Montreux Jazz Festival depuis 40 ans

Il était de la famille. Du genre qu’on avait tellement vu dans les coulisses du Montreux Jazz Festival, à désaxer sa mâchoire sur des standards antiques, à marcher funky, swing, soul, sur les quais, qu’on s’était fait à l’idée qu’Al Jarreau était de chez nous. Les dernières fois, il déambulait secrètement sur une chaise roulante, en disant qu’il n’avait «jamais mieux dansé» de toute sa vie. Il parlait de sa calvitie, de ce corps déclinant qui a fini ce dimanche par lâcher – il avait 76 ans. Lui qui était tout entier, toute sa vie, une machine de compétition, un acrobate, un orchestre symphonique à lui seul.

La musique, dévotion et subversion

Il n’était pas triste, pourtant. Al Jarreau, la joie née. Depuis cette enfance au Wisconsin, Milwaukee, fils de pasteur dans une famille d’adventistes du septième jour. En général, chez ces adventistes-là, ce n’est pas à proprement parler la fête des corps. «Ils ne permettent pas qu’on chante, ils ne permettent pas qu’on danse. Ils veulent occulter la chair», racontait Al il y a deux ans. Son père, pourtant, ferme parfois les rideaux pour que de la rue le péché reste invisible. Et le petit Al s’ébroue sur des jazz syncopés, des odeurs de R&B. Il comprend alors que la musique est pure dévotion mais aussi subversion contre les convenances.

Exigence jazz et la rutilance pop

Il apprend le scat, le jazz, il aime les virtuoses, il regarde un chanteur et ne se contente pas d’en mimer l’approche mais son corps prend alors la forme exacte des ondes sonores. C’est ce qui frappait chez Al, dès 1976 et son premier album, un chef-d’œuvre, «We Got By»: il était non seulement le chaînon manquant entre l’exigence jazz et la rutilance pop, mais il était l’image même de la musique, son incarnation la plus vraisemblable. Son visage tordu, son scat tordant, ses imitations d’instrument, le sentiment d’un étourdissant homme-orchestre, comme si aucun atome de son être ne pouvait échapper au rythme.

Avec ses associés et ses mentors, avec George Duke, David Sanborn, Joe Sample ou George Benson, Al Jarreau aura cru en un sursis pour le jazz, un état de grâce où cette musique aurait pu rester la musique la plus populaire du monde sans céder ni de sa virtuosité, ni de son émotion. Dans une récente Montreux Jazz Academy, face à une jeunesse qui voulait être lui, il avait encore donné des conseils impérieux. Il était ému aux larmes devant un Sud-Africain, Vuyo Sotashe, qui lui rappelait ses premières scènes. «Je me réveille chaque jour avec l’envie irrépressible de chanter. Je souhaite cela à tout le monde.» Al Jarreau, jusqu’à la fin, était l’homme du don absolu.

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