Locarno Festival

Alain Berset: «La culture dit beaucoup sur l’identité d’un pays»

A l’occasion de son passage au Festival de Locarno, le président de la Confédération, chargé du Département de l’intérieur, revient pour «Le Temps» sur les grands axes de la politique menée notamment par l’Office fédéral de la culture

Mercredi 1er août, Alain Berset célébrait la Fête nationale au Grütli, avant de prendre la route du sud pour inaugurer le 71e Locarno Festival. Depuis son élection au Conseil fédéral et sa prise en charge du Département fédéral de l’intérieur, le Fribourgeois n’a jamais manqué une édition de la manifestation, restant toujours plusieurs jours au bord du lac Majeur. L’occasion pour celui qui est cette année président de la Confédération de revenir pour Le Temps sur les grands axes de sa politique culturelle et le soutien au cinéma.

Lorsqu’on lui demande quels sont ses grands souvenirs de cinéma, il cite Barry Lyndon, de Stanley Kubrick, Angel Heart, d’Alan Parker, et Magnolia, de Paul Thomas Anderson. Il ne manque également pas de souligner l’excellente tenue du cinéma suisse récent, et avoue avoir énormément aimé L’ordre divin, de Petra Volpe, sur l'introduction du droit de vote des femmes en Suisse, et Fortuna, de Germinal Roaux. Rencontre avec un politicien pour qui la culture est essentielle à la marche du monde.

«Le Temps»: Nous sommes à mi-parcours du Message culture 2016-2020, qui se développait autour de trois axes: la cohésion sociale, la participation culturelle et enfin la création et l’innovation. Quel premier bilan tirez-vous de sa mise en œuvre?

Alain Berset: Cette mise en œuvre s’est bien déroulée, car on bénéficiait d’une base solide et claire préparée par le Conseil fédéral avant d’être débattue et adoptée par le parlement. Dans le précédent Message, celui de 2012-2015, l’approche était purement institutionnelle. En résumé, il se contentait de définir les rôles de l’Office fédéral de la culture (OFC), de Pro Helvetia et du Musée national. Or pour moi, ce ne sont pas les institutions qui doivent figurer au premier plan, mais la culture. Les institutions viennent ensuite, elles portent des projets. On a donc décidé de découper le Message afin de clairement définir ce qu’on fait dans le cinéma, la littérature, l’art, le théâtre, etc. C’était un gros travail de conceptualisation, avec quelques innovations, comme le programme «Jeunesse et musique», celui d’aide pour les tournages en Suisse ou le soutien aux maisons d’édition. Nous avons également mené une réflexion sur la culture du bâti, en marge du développement d’une politique culturelle nationale que j’avais annoncée ici, à Locarno, en 2013.

Parmi les soutiens alloués dans le cadre du Message 2016, le cinéma se taille la part du lion, avec plus de 253 millions de francs. Est-il pour vous la forme d’art la plus universelle, celle qui peut permettre à plus de visibilité pour la créativité suisse?

Il y a là derrière une longue histoire. En 1958, la Constitution fédérale avait été modifiée pour donner la compétence première en matière de cinéma à la Confédération. Car en culture, tout est d’abord habituellement du ressort des cantons et des villes; la Confédération a un rôle subsidiaire. Sauf, donc, dans le domaine du cinéma. C’était la volonté, à l’époque, de dire que le cinéma, qui était en plein développement, est un média très important nécessitant des moyens forts et une coordination efficace sur le plan fédéral. C’est ce qui explique que le soutien aux films soit un des éléments les plus importants de la politique culturelle fédérale.

La branche cinématographique paie-t-elle encore les frais de l’acceptation en février 2014 de l’initiative contre l’immigration de masse, qui avait vu la Suisse être écartée des accords Media, le programme européen d’aide au cinéma?

Pour être tout à fait honnête, bien sûr qu’on en paie encore les frais. La conséquence de tout cela, c’est que pour la période 2014-2020, on n’aura vraisemblablement jamais fait partie de Media. Réintégrer ce programme reste un objectif, peut-être dorénavant à un peu plus long terme. Durant toutes ces années, on aura vraiment perdu des soutiens ainsi que l’accès au réseau, aux contacts. Les mesures compensatoires mises en place de manière très rapide ont fait leurs preuves, elles fonctionnent bien mais ne compensent pas tout.

D’où l’importance de signer des accords bilatéraux de coproduction, à l’image de ce qui vient d’être fait avec le Mexique?

Absolument, il s’agit là d’un élément central, même si on ne peut pas tout remplacer avec cela. Ces accords de coproduction avec le Mexique sont d’ailleurs intéressants, car on s’est rendu compte en les signant qu’il se passait déjà pas mal de choses entre nos deux pays, sans que l’on en soit vraiment au courant. Le Mexique est en outre un grand pays de cinéma, comme la Suisse, il ne faut pas avoir peur de le dire. On n’est souvent pas assez conscient de la valeur du cinéma suisse, qui est un cinéma très respecté à l’étranger. On essaie dès lors de développer notre réseau international avec de nouveaux accords tout en modernisant ceux qui existent déjà.

L’an dernier, le coût global des productions minoritaires a baissé, tandis que celui des coproductions majoritaires augmentait. Ce qui peut se lire comme la preuve que des projets développés en Suisse intéressent des partenaires étrangers…

Cela veut en effet dire que nos projets suscitent de l’intérêt à l’étranger, ce qui est un très bon signal. Ces dernières années, on a eu de très beaux films qui ont été des succès en Suisse et à l’étranger. Prenez L’ordre divin. Alors que de manière globale le nombre d’entrées est en baisse – et c’est notamment lié à la multiplication des moyens de diffusion et des plateformes en ligne – ce film a attiré plus de 350 000 spectateurs dans les salles, ce qui n’est pas mal. Et après, il y a aussi des films qui font peu d’entrées, mais qui sont des succès de festival et font beaucoup pour l’image de la Suisse, comme Blue My Mind, de Lisa Brühlmann. Et pour parler des coproductions majoritaires, il y a bien sûr eu Ma vie de Courgette, de Claude Barras, mais aussi Le livre d’image, de Jean-Luc Godard, qui a reçu en mai à Cannes une Palme d’or spéciale. On a tendance à se faire plus petit qu’on est; on a des gens talentueux et engagés, et il faut être capable de le reconnaître. On ne fera jamais des énormes coproductions à 200 millions ou plus, comme les Américains, on est sur un autre créneau; mais sur ce créneau-là, on est à la fois extrêmement crédibles et très forts.

La Suisse a également prouvé, depuis une dizaine d’années, qu’elle était capable de produire des séries d’excellent niveau, à l’image de Quartier des banques. Des séries qui sont dorénavant reconnues lors des grands rendez-vous dédiés à ce format. L’OFC ne devrait-il pas soutenir de manière plus volontariste cette forme de narration?

Pendant longtemps, on pensait que le cinéma était un art noble, contrairement aux séries. Aujourd’hui, il est généralement admis que ce sont deux genres complémentaires qui font appel à des codes similaires, et qui se nourrissent l’un l’autre plutôt que de se cannibaliser. La plupart des gens qui s’intéressent aux histoires qu’on peut raconter avec des images consomment indifféremment des films ou des séries. Mais c’est vrai que la qualité des séries a beaucoup augmenté; en Suisse, la RTS et la SSR jouent là un rôle important et elles doivent le garder. De notre côté, on a identifié l’importance de l’écriture pour la qualité des séries et le besoin d’investir dans ce travail, qui est à la base de toute histoire.

Lorsque vous avez dévoilé l’actuel Message culture, vous aviez insisté sur votre souhait de positionner la Suisse de manière plus ambitieuse et de donner l’image, à l’étranger, d’un pays de culture. Rien que cette année, Le livre d’image remportait donc une Palme d’or, après que Fortuna a reçu deux prix à la Berlinale. Et à Venise, le Pavillon suisse a récemment obtenu le Lion d’or de la Biennale d’architecture. Il semble qu’il est bel et bien en train de se passer quelque chose…

Il se passe quelque chose, et je vous remercie de le souligner. Cela permet de sortir de cette déprime qu’on sent parfois. Si on prend l’architecture, et là c’est le travail de Pro Helvetia, qui s’occupe de la promotion de nos artistes et créateurs à l’étranger, il y a cette année dans la partie ouverture de la Biennale de Venise cent architectes. Et parmi ces cent architectes invités par les curatrices, seize sont Suisses. Il s’agit de la plus grande manifestation architecturale au monde, il y a 16% de Suisses alors qu’on représente 1‰ de la population mondiale. Cela montre toute l’étendue de notre politique culturelle, qui ne se résume pas aux prix suisses ou aux aides aux musées, mais soutient également le travail mené par les écoles polytechniques. Car il s’agit là aussi de culture.

Vous êtes cette année pour la première fois président de la Confédération. On peut dès lors imaginer que vous avez encore moins de temps que d’habitude, sur le plan privé, pour consommer de la culture…

Ma consommation a en effet un peu diminué, parce que c’est vrai que le volume de travail est très élevé cette année… Mais j’ai encore besoin de moments pour moi, et ces moments sont souvent consacrés à la culture. Chaque fois que je me rends à l’étranger, la dimension culturelle joue un rôle important. Au début de juillet, lors de mon dernier voyage officiel, j’ai passé deux jours au Kenya. Et là, ma première visite a été celle d’un centre d’art de Nairobi. Je ne suis resté que quarante-huit heures au Kenya, mais en passant une heure et demie dans ce centre, j’ai compris beaucoup de choses sur le pays. Quand je suis allé à Rostov pour le match Suisse-Brésil, je suis également allé voir un centre d’art contemporain. Je suis convaincu que si la culture est extrêmement importante pour notre développement personnel et qu’elle représente une composante économique essentielle, elle dit aussi beaucoup sur l’identité et le fonctionnement d’un pays.

Avez-vous toujours été un grand consommateur culturel? Diriez-vous que la culture vous a construit en tant qu’homme?

On est ici au Festival de Locarno, qui offre l’occasion d’échanger sur la politique culturelle. Mais vous savez, si c’est la septième fois que j’y viens en tant que conseiller fédéral, je m’y rendais déjà avant. J’ai dû y venir pour la première fois au milieu des années 1990, simplement parce que j’aime le cinéma. Comme je vais voir des musées parce que j’aime ça. Je joue également de la musique depuis tout petit. La culture est une partie importante de ma vie et de mon développement personnel. Mais je ne suis pas une exception, c’est comme cela pour presque tout le monde dans notre pays. Je le vois simplement dans mon village: entre les gens qui chantent au chœur mixte, ceux qui jouent dans la fanfare et ceux qui sont impliqués dans un groupe culturel, cela fait beaucoup de monde. Nous vivons dans un pays où nous avons toutes et tous un accès privilégié à la culture.

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