«Alain Cavalier émeut Locarno.» La formule devient répétitive. Au cours des cinq dernières éditions, le cinéaste français a présenté trois films intimes et révolutionnaires qui s'ancrent profondément dans le souvenir des spectateurs: La Rencontre en 1996, journal intime sur son couple capté en caméra vidéo; Georges de La Tour en 1998, analyse faussement naïve d'un ensemble pictural. Enfin, 2000 est l'année du documentaire intitulé Vies.

Il faut donc redire «Alain Cavalier émeut Locarno». Le dire et le marteler même, puisque, en dehors du Festival, il est vain et désespéré de chercher cette œuvre unique ailleurs en Suisse. L'âge du capitaine (69 ans et un physique inchangé depuis au moins vingt ans) devrait inciter les programmateurs à réagir avant qu'il ne soit trop tard. Rater cette incroyable recherche cinématographique – à rendre honteux tous ceux qui collent le mot «novateur» sur les inserts pornos de Baise-moi –, c'est passer chaque jour, sans dire bonjour, devant la même personne sans s'apercevoir qu'elle est l'amour de sa vie.

Alain Cavalier a choisi Locarno pour présenter son dernier film hors compétition dans la section Cinéastes du présent. «La Suisse m'a toujours accueilli avec bienveillance. Loin des guerres de religion qui agitent le cinéma en France, j'ai rencontré ici des gens qui disent des choses sensées.» Alain Cavalier s'est construit un cinéma capable de s'accorder avec son extrême sensibilité et sa gentillesse jamais prise en défaut. Lui pourtant appelle ça, justement, un défaut: «Vies est même le résultat d'un gros défaut: quand je rencontre des gens qui m'intéressent, je ne résiste jamais à l'envie de les filmer.» Des quatre que Vies superpose, le réalisateur ne propose que les prénoms: Yves, Jean-Louis, Michel et Françoise. Yves est ophtalmologue. Jean-Louis (Faure) est artiste conceptuel. Michel est boucher. Quant à Françoise (Widhoff), elle fut l'assistante d'Orson Welles durant ses années françaises.

Vies n'a pas de systématique. Mais toujours, l'interaction n'a lieu qu'entre le cinéaste et ses personnages, puisque le film propose le générique le plus court de l'histoire du cinéma: Alain Cavalier. Caméra, son, montage, production et cafés: Alain Cavalier. On n'en finit pas de rester songeur devant ce choix de méthode. D'autant que, des années 1960 à 1970, ce réalisateur dirigea Catherine Deneuve ou signa des films de facture dite classique comme La Chamade. Et puis, voilà un homme qui a soudain tout arrêté pour chercher son cinéma à lui. Il est parti à la rencontre des autres en assumant son propre personnage de filmeur-intervieweur, demandant à Françoise, par exemple, de lui lacer son soulier durant un plan-séquence.

D'Yves, Cavalier saisit le dernier jour de travail avant la retraite, un jour à opérer les cataractes de vieilles dames qui le considèrent comme le bon dieu: «C'était un peu répétitif ce métier, confie Yves en guise de bilan, comme un artisan qui plante des clous tous les jours au même endroit.» Dans l'appartement-atelier de Jean-Louis, il ose «une petite incursion extrêmement pudique». Avec Michel, occupé à découper un faux-filet, il enregistre le récit d'un parcours de boucher: «Et voilà comment une vie de travail se passe», conclut Michel sans fatalisme. Enfin, Françoise, jamais montrée, balade Cavalier dans la maison abandonnée d'Orson Welles où traînent encore des scénarios inachevés et des bidets brisés («Il en cassait beaucoup»). Elle se souvient: «On nous disait: «Vous avez de la chance de travailler avec Welles.» On n'osait pas dire non. Mais je ne regrette rien: ça m'a guéri à jamais de la notoriété.»

Triste, parfois dur, souvent amusant, Vies ne propose pas le bilan des bilans. Juste des vestiges, des éclats et des constats sur ce qu'il reste de chaque homme. Des parcours sans regrets, cela va de soi avec l'élégance douce d'Alain Cavalier, mais qui font frissonner. Cela va de soi aussi avec, face au spectateur, l'œuvre d'un cinéaste qui a décidé de briser le train-train, les stéréotypes et le goût de la notoriété qui font pourtant le sel d'une vie dans les sociétés dites civilisées. Un exemple, sans le vouloir bien sûr.

Locarno. 53e Festival international du film, jusqu'au 12 août. Rens. 091/756 21 21. «Vies» est projeté lundi 7 août à 9 h à la Morettina et mardi 8 août à 14 h 30 au Cinéma Othello à Ascona.