Sur les murs, sur le moindre rebord de table, sur la baignoire recouverte d’un plateau, Alain Cavalier a accroché un christ en croix qui trônait au-dessus du lit de son père, des cucurbitacées tordues et asséchées, des corps d’oiseaux emballés dans du plastique, des cartes de Paris, du monde, une photographie de Catherine Deneuve, des notes, beaucoup de notes inscrites à même les portes des armoires, qui dressent le cahier des charges des films tournés et de ceux qui restent à faire, il y a des feuilles mortes, partout, dans des pochettes de plastique: «C’est ma folie. C’est un objet parfaitement réussi. Je les sauve de la destruction et de l’oubli. En vieillissant, elles changent de couleur, de matière, elles deviennent des sculptures. J’aimerais faire des films qui ont cette qualité.»

Le filmeur en son petit royaume confiné où les oiseaux entrent par la fenêtre, un minuscule appartement du XVIe arrondissement qui lui sert d’atelier et qui est contigu à l’appartement légèrement plus grand, pas moins encombré, où il vit avec la monteuse Françoise Widhoff. Alain Cavalier vient de fêter son 88e anniversaire, il porte sur les épaules un pull du même bleu céruléen que ses yeux, il a coiffé ses cheveux blancs vers la gauche; on dirait un petit cadre bourgeois, très propret, sauf que tout ce qu’il dit amplifie une inouïe sensation de liberté. Il a déjà commencé la conversation bien avant qu’on arrive et il la terminera beaucoup plus tard quand, dans la nuit parisienne, les images des films de Cavalier se mêleront au souvenir de cette voix, légère, de sage illuminé.