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Entretien

Alain Claude Sulzer, un écrivain parfait

Alain Claude Sulzer était l’invité du festival Eventi Letterari Monte Verità. L’occasion d’une conversation sur l’écriture, son dernier roman, où un pianiste renommé décide, en plein concert, de cesser définitivement de jouer

«S’il y a une utopie, pour moi, c’est la musique»

Alain Claude Sulzer était l’invité du festival Eventi Letterari Monte Verità. L’occasion d’une conversation sur l’écriture,sur son dernier roman, où un pianiste renommé décide,en plein concert, de cesser définitivement de jouer

Genre: Roman
Qui ? Alain Claude Sulzer
Titre: Une Mesure de trop
Trad. de l’allemandpar Johannes Honigmann
Chez qui ? Jacqueline Chambon, 272 p.

C’est un matin d’avril venteux et ensoleillé au bord du lac de ­Locarno, dans un luxueux hôtel d’Ascona. Or des hôtels – de très beaux hôtels –, il y en a beaucoup dans les livres d’Alain Claude ­Sulzer.

L’écrivain bâlois a émergé sur la scène littéraire française grâce à Un garçon parfait, dont le héros, Ernest, travaille au Grandhotel de Giessbach sur les hauteurs du lac de Brienz. Un jour, ce parfait serviteur reçoit une lettre d’Amérique qui le bouleverse et le replonge dans le souvenir de sa passion amoureuse pour Jacob, un jeune homme qui fut, comme lui, employé de l’hôtel dans les années 1930. Fort de son succès en Allemagne, le roman a été traduit en français. Et le couronnement du livre par le Prix Médicis étranger en 2008 a propulsé Alain Claude Sulzer dans le monde francophone. Mais pas seulement, puisque l’écrivain, né en 1953 à Riehen près de Bâle, à l’aise à Berlin comme dans sa maison en Alsace où il vit avec son ami – un «ami sans e», précise-t-il –, est désormais traduit en de multiples langues. «Beaucoup de gens ont cru que c’était mon premier livre, raconte-t-il. Le livre est paru en 2004 en Allemagne, j’avais 50 ans. Le livre a été traduit en 12 ou 14 langues, et les droits de traduction m’ont permis de vivre enfin de ma plume.»

Une Mesure de trop – son dernier livre paru en français à l’automne 2013 – est un roman à plusieurs voix qui se mêlent et se croisent autour d’un piano, cultivant un certain art de la fugue (Aus den Fugen en allemand). Dans ce livre aussi, des hôtels de luxe berlinois accueillent plusieurs personnages. C’est là que le pianiste se prépare, que sa gouvernante s’inquiète, qu’un auditeur fantôme du concert trompe sa femme de façon quasi incestueuse avec une escort girl de l’âge de sa fille.

En ce moment, Alain Claude Sulzer est plongé dans l’écriture d’un nouveau roman. Son point de départ, dit-il, est le splendide hôtel Waldhaus de Sils-Maria.

Si Alain Claude Sulzer se trouve à Ascona, c’est parce qu’il est l’invité du festival Eventi Letterari Monte Verità, qui, du 10 au 13 avril 2014, a proposé à des écrivains, à des personnalités de réfléchir au thème de l’utopie et de ses démons. Qu’en pense d’ailleurs, Alain Claude Sulzer: «Comme l’a dit Herta Müller – (qui jeudi 10 avril ouvrait ces Eventi Letterari) –, l’utopie, ce n’est pas a priori positif en ce qui me concerne. Ce n’est pas un mot avec lequel je vis. Si, pour moi, il existe une utopie, c’est sans doute la musique. Elle est hors du temps, hors de tout… Et entièrement positive. Elle ne transporte aucun malheur. Les gens qui font de la musique, du moins au moment où ils la font, ne sont pas tout à fait dans la réalité. La musique me déplace. Utopie veut dire «sans aucun lieu». Et je trouve que la musique peut tout à fait jouer ce rôle.»

Une passion pour la musique classique, donc. Et puis aussi, un livre, régulièrement relu: Les Papiers d’Aspern de Henry James; le nom de Visconti, qui surgit dans la conversation, c’est ainsi que se dessine une part de l’univers raffiné d’Alain Claude Sulzer.

Samedi Culturel: Vous parlez remarquablement bien le français, quel est votre rapport à cette langue?

Alain Claude Sulzer: C’est la langue que j’ai parlée petit, durant les premières années de ma vie, avant de revenir vers l’allemand. C’est la langue que je parle toujours avec ma mère. Et puis, à un moment donné, j’ai pensé que je pourrais gagner ma vie comme traducteur. Mais je pense qu’il faut une autre personnalité quela mienne pour crocher dans ce métier.

Ecrivain, c’est une vocationancienne?

J’avais ce rêve, enfant, d’êtreécrivain. C’était comme pour d’autres, star de cinéma. J’ai pensé un moment à la musique, mais j’ai arrêté assez tôt en réalisant que je ne pourrais devenir que musicien d’orchestre. Je jouais de la flûte traversière, instrument que je n’aimais pas tellement. J’aurais préféré le piano, mais mes parents n’avaient pas assez d’argent. Je pense aussi que je n’y croyais pas assez.

L’écriture est venue comment?

Par la lecture et puis par ce désir d’être écrivain, auteur, sans savoir vraiment ce que ça voulait dire et ce que ça pouvait entraîner. J’ai commencé tôt à écrire des pièces radiophoniques. Au début, je voulais écrire pour le théâtre, mais mes pièces n’ont pas été jouées. Par contre à 18 ans, j’ai publié ma première pièce radiophonique et ça a marché. J’ai toujours écrit de la prose, mais mon premier vrai roman, je l’ai publié à l’âge de 30 ans. C’est tard, mais au fond, tout ce que j’avais fait jusque-là ne valait pas un livre…

Comment c’était avant «Un garçon parfait»?

J’ai été publié dans une maison d’édition à Munich – chez un éditeur formidable – qui avait aussi découvert Matthias Zschokke. J’ai fait deux livres chez lui pour rejoindre ensuite de grandes maisons d’édition. Puis j’ai changé, pour Epoca à Zurich. C’est assez drôle, parce que c’est dans cette toute petite maison que j’ai connu mon plus grand succès, Ein perfekter Kellner (Un garçon parfait).

Le Médicis a été une surprise?

Je n’y croyais pas: le livre était paru au printemps précédent et quelques jours avant la remise du prix, j’étais à Paris et je n’ai vu le livre nulle part en librairie… Je pense que je le dois à Jacques Chessex et à Frédéric Mitterrand, qui étaient dans le jury.

Comment se passe, pour vous, l’écriture d’un livre?

C’est très différent d’un roman à l’autre. Pour mon dernier livre, Une Mesure de trop, c’est allé vite et facilement parce que j’avais cette image du pianiste qui s’arrête brusquement de jouer en plein concert. Je savais que je voulais mettre autour plusieurs personnages. Du coup, le livre s’est construit comme une série de petits romans. Pour celui que je suis en train d’écrire, c’est beaucoup plus dur. Plus on avance en âge, plus on devient scrupuleux. On se dit que tout a déjà été écrit, déjà fait, déjà dit. Ça complique l’écriture.

Vous travaillez avec un plan?

Dans Une autre époque, par exemple, je savais dès le départ, et je le dis dans le premier chapitre, que le père se suiciderait. Mais je ne savais pas comment. Pour le roman que j’écris maintenant, il y a beaucoup de dilemmes, de choix à faire, je suis très incertain. Du coup, j’essaie d’en tirer parti. C’est comme dans la vie, on ignore ce qui va se passer pour soi-même ou pour les gens autour de nous. C’est pareil pour les personnages.

Votre écriture est très sensible et, surtout, vous ne dites pas tout…

Je déteste ce que font certains auteurs américains, qui expliquent absolument tout ce qu’ils savent d’un personnage. C’est souvent très bien fait, mais ça m’ennuie de tout savoir, que l’auteur nous sature ainsi d’informations. J’enlève des informations au fur et à mesure que j’avance. Cela ne veut pas dire que mon texte est plus court; il peut au contraire se rallonger. Il peut y avoir plus de mots, mais moins d’informations.

«Une Mesure de trop» a la forme d’une fugue, avez-vous des intentions musicales en écrivant?

Je ne sais pas si j’entretiens un rapport direct avec la musique, peut-être dans la sonorité des mots. La musique, c’est autre chose que la littérature.

«Je déteste ce que font certains auteurs américains, qui expliquent tout ce qu’ils savent d’un personnage»

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