La nuit, rien que la nuit, plus belle que le jour. Le metteur en scène Alain Françon est photographe à sa manière, obsédé par l’ombre et ses nuances, le flirt de la neige et d’un ciel d’orage. Qu’ils s’appellent Ibsen ou Feydeau, Edward Bond ou Michel Vinaver, chaque auteur est pour lui une plaque sensible qu’il s’agit de rappeler au jour. Alain Françon, 66 ans, est un révélateur, de ceux, rares, qui font du métier de lecteur une œuvre.

Anton Tchekhov (1860-1904) est l’une de ses obsessions. Il veut entendre sa voix, par-delà celles qui la recouvrent depuis plus d’un siècle. Il la voudrait incertaine comme dans la bouche d’Olga Knipper, l’égérie de l’écrivain. Ces quinze dernières années à Paris, il a monté La Cerisaie, La Mouette, Platonov, Le Chant du cygne, entre autres. Il a paré ces maisonnées – chaque pièce de Tchekhov est une datcha avec vue sur un verger d’un côté, sur le chemin de fer de l’autre – d’une mélancolie comique, ce qu’on appellera la clairvoyance du désenchanté. Au Théâtre de Carouge, son Oncle Vania frappe pour cela: il a la cruauté d’une chamaillerie entre amis, la rigueur d’une toile de maître – pour l’altitude (lire ci-dessous).

Une fin de matinée, donc, à Paris. Alain Françon entre dans le bistrot, crinière d’hiver. On se rappelle l’avoir rencontré la première fois en 1988. Il montait Une lune pour les déshérités d’Eugène O’Neill au Festival d’Avignon. Il était taciturne comme le sont les adolescents abonnés au fond de la classe. Il a gardé cette réserve, mais gagné en douceur. Il ne dirige plus d’institution – à Paris, il a été directeur du Théâtre de la Colline, l’une des maisons les plus prestigieuses de France. Il dit son métier de nuit.

Le Temps: Que faites-vous avec vos comédiens le premier jour de répétition?

Alain Françon: Nous commençons toujours, et c’est valable pour Oncle Vania, par des séances de travail autour d’une table. Cela dure dix jours, dix jours pendant lesquels les acteurs lisent à voix haute le texte, repèrent ce que j’appelle des mots-motifs, «vie nouvelle», par exemple, dans Oncle Vania. Les personnages ont un pied dans la tombe, mais ils ne parlent que de ça, vivre autre chose! Dans cette phase préparatoire, j’ai aussi demandé aux traducteurs Françoise Morvan et André Markowicz de nous lire le texte en russe pour avoir une idée du rythme dans la langue originale.

– Quelles indications sur les personnages donnez-vous aux acteurs?

– Aucune. La psychologie ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est comment les répliques s’enchaînent, les pauses qu’il faut faire ou pas, mais aussi les unités de sens qu’on peut révéler en court-circuitant la ponctuation convenue.

– Où êtes-vous quand vous dirigez les acteurs? Sur scène comme Patrice Chéreau?

– Je suis dans la salle. Je trace la voie. Je suggère la construction de la pièce. Dans Oncle Vania, ce qui est frappant c’est que tous les personnages ont une importance plus ou moins égale. Il n’y a pas un héros, il y a des croisements de voix. Il n’y a pas une seule intrigue, mais plusieurs en parallèle. La dramaturgie de Tchekhov est centrifuge. Il est le premier à pratiquer ce théâtre choral.

– Donnez-vous des indications physiques?

– Oui, j’interviens beaucoup sur le geste des acteurs. Ce qui n’est pas précis est sans intérêt. C’est cette précision qui doit permettre aux comédiens de toucher à l’invisible, selon l’expression de l’auteur Edward Bond.

– Que ressentez-vous le jour de la première?

– Je me sens dépossédé. Dans l’idéal, je voudrais pouvoir écouter le spectacle depuis un sous-sol, grâce à un système de micros, comme le metteur en scène du Dernier métro, le film de François Truffaut. C’est à l’oreille que je sais si le spectacle est fidèle à ce que je veux. Maintenant, «dépossédé» est un peu excessif. Il m’arrive de reprendre une pièce des années plus tard pour en révéler d’autres dimensions, c’est ce qui s’est produit avec La Cerisaie.

– Vous avez monté vos premières pièces dans les années 1970 à Annecy, à l’enseigne du Théâtre Eclaté, la compagnie que vous avez créée avec d’autres comédiens. Qu’est-ce que l’expérience enseigne?

– J’ai beaucoup appris, sans doute. Et en même temps, je ne suis pas sûr. Le doute s’accumule. Autrefois, quand un acteur me posait une question et que je n’avais pas de réponse, je bluffais. Je n’avouais pas mon ignorance. Aujourd’hui, je l’avoue, mais je pense: «Dans un moment, je saurai.» Ma méthode, si c’est une méthode, est de tester une idée et de faire immédiatement le contraire après. Il vaut mieux produire des paradoxes que des affirmations.

– Quand avez-vous su que vous étiez metteur en scène?

– Au début du Théâtre Eclaté, chacun faisait tout. Nous écrivions les textes, construisions les décors, jouions. A un moment, mes camarades ont revendiqué leur place. Ils m’ont attribué le rôle d’œil extérieur. Peut-être parce que j’étais le pire acteur de la troupe! Il faut dire qu’elle comprenait des personnalités comme Christiane Cohendy, Evelyne Didi ou André Marcon [ndlr: impressionnant en intellectuel souffreteux dans Oncle Vania] qui ont fait des carrières magnifiques. Bref, le choix de mes camarades m’a légitimé. Je ne suis pas un homme de pouvoir, mais j’ai une autorité.

– Pourquoi vos spectacles baignent-ils dans la nuit?

– Je passe tout mon temps, ou presque, dans le noir. C’est notre quotidien à nous. Le théâtre est un travail crépusculaire. C’est un abri, un endroit sombre qui permet de projeter une lumière sur l’extérieur. Représenter, c’est rendre présent ce qui est absent, visible ce qui est invisible. La nuit dont vous parlez traduit peut-être cette alchimie.

Oncle Vania, Théâtre de Carouge, Genève, jusqu’au 18 mai. Loc. 022 343 43 43. www.tcag.ch. 2h15.