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Alain Mabanckou: «Derrière la gouaille, il y a une blessure à vif»

L’écrivain signe son livre le plus politique avec «Les cigognes sont immortelles», une plongée dans la violence politique au Congo vue par les yeux de l’enfant qu’il a été. Rencontre avant sa venue au Livre sur les quais à Morges

Parfois, quand on rencontre quelqu’un et qu’on l’écoute parler, un mot, dans le flot de la conversation, se détache, comme chargé d’une valeur particulière. C’est encore plus vrai avec les écrivains. Alain Mabanckou se tenait, début juillet, au deuxième étage, très calme, d’un café à Paris. Nous étions là pour discuter de son nouveau roman, Les cigognes sont immortelles, qui paraît en librairie ces jours-ci et qu’il présentera au Livre sur les quais à Morges la semaine prochaine. Il s’agit de son livre le plus directement politique, le plus frontal sur les traumas de la colonisation et des rêves saccagés des indépendances africaines. Ici encore, l’écrivain franco-congolais fait le choix de l’humour, comme une élégance dont on se pare pour braver les temps mauvais.

Le mot qui s’est détaché de cet entretien, joyeux malgré les sujets abordés, est courtoisie. Quand Alain Mabanckou l’a prononcé, on entendait le travail de l’artisan des mots, qui, dans son établi, sait choisir l’outil pour traduire une nuance, discrète mais capitale, du monde. Les semaines ont passé depuis cette conversation. Mais ce mot, courtoisie, irradie encore, comme ces coquillages trempés d’écume que les vagues ne parviennent pas à bouger.

Les éclopés et les fous

Alain Mabanckou écrit depuis une vingtaine d’années. Les cigognes sont immortelles est un point d’orgue dans une œuvre qui a vite dépassé la sphère francophone avec des traductions dans la plupart des langues européennes, aux Etats-Unis et en Asie. C’est Verre cassé, en 2005, qui lui vaut la reconnaissance des lecteurs et des critiques. Cette série de portraits de piliers du bar «Le crédit a voyagé» à Brazzaville, supposément écrit par l’un d’entre eux, a imposé une langue déliée, qui joue des registres et des références, dans un grand orchestre de sons où les éclopés de la mégapole africaine tiendraient les cuivres et les fous la grosse caisse.

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Déjà finaliste du Prix Renaudot avec ce livre, Alain Mabanckou obtient la récompense l’année suivante, en 2006, avec Mémoires de porc-épic, variation autour d’une légende africaine qui assure que chaque individu est affublé dès la naissance d’un double animal, ici maléfique et piquant. Parmi les balises, citons encore Black bazar, où l’écrivain transpose cette fois l’univers d’un bar afro-cubain parisien où se réunissent les différentes diasporas africaines, un lieu qu’il fréquentait du temps de sa vie en France.

La nuit, il écrit

Arrivé de Pointe-Noire, sa ville natale au Congo, à Nantes, à 22 ans, à la fin des années 1980, Alain Mabanckou poursuit des études de droit à Paris et travaille une dizaine d’années comme juriste. La nuit, il écrit. Quand le succès littéraire arrive en France, au début des années 2000, il n’y vit plus. Depuis 2002, il enseigne les littératures francophones d’Afrique aux Etats-Unis, d’abord à l’Université du Michigan et depuis 2006 à l’UCLA en Californie, l’université qui héberge l’un des plus importants départements de littérature de langue française dans le monde.

Et, fait rare pour un auteur qui écrit en français, le succès littéraire le suit jusqu’aux Etats-Unis. Les éditeurs anglo-saxons choisissent de traduire en premier African psycho, un clin d’œil à Bret Easton Ellis qui suit la descente dans la violence d’un jeune Congolais. En 2015, Alain Mabanckou est finaliste du Man Booker Prize avec Broken glass (Verre cassé) et il est sélectionné en 2017 avec Black moses (Petit piment).

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C’est donc un écrivain aux trois mondes, africain, européen et américain, qui nous parle en cet été 2018. Trois continents, autant d’exils, de recul, de connaissances auxquels il puise pour écrire. «L’œuvre d’un écrivain ressemble souvent à un puzzle. On pose les livres les uns à côté des autres et on s’aperçoit qu’il y a un trou, comme une pièce manquante, au milieu. Les cigognes sont immortelles est le chaînon manquant qui éclaire l’ensemble. Mais il me fallait écrire tous les autres pour y parvenir.»

Chanson soviétique

Les cigognes sont immortelles est le titre d’une chanson soviétique qu’enfant, Alain Mabanckou, élève au collège des Trois-Glorieuses de Pointe-Noire, chantait avec fougue. Dans le roman, il donne au narrateur de 11 ans, son double, le prénom de Michel (un personnage qui revient dans ses autres romans autobiographiques). Le roman est découpé en trois journées, celles qui ont suivi l’assassinat du président du Congo-Brazzaville, Marien N'Gouabi, le 18 mars 1977. Les propres parents d’Alain Mabanckou, Papa Roger et Maman Pauline, tiennent leurs rôles, tout comme un autre membre de la famille, un oncle haut placé, abattu devant ses proches lors de l’épuration qui a suivi la mort de N'Gouabi. La mort violente de cet oncle place la petite famille de Michel sous haute tension, entre les colères et les pleurs de Maman Pauline, commerçante estimée de régimes de bananes.

Silence des ondes

La bande-son du roman, ce sont les chaînes de radio que le père écoute avec son fils, la radio nationale qui ne diffuse que des chants soviétiques et la Voix de l’Amérique qui sait tout avant tout le monde. Papa Roger, avec pédagogie, initie son fils à l’art de décoder les propagandes. C’est lui qui remplit le silence des ondes en retraçant pour son fils l’histoire sanglante de la lutte pour l’indépendance et la litanie des militants et intellectuels tués par les intrigues conjuguées de factions rivales et des chancelleries européennes.

«J’ai voulu écrire un livre-miroir qui rappelle que la colonisation, la post-colonisation ne sont pas l’histoire de l’Afrique mais plutôt l’histoire de la rencontre entre l’Europe et l’Afrique, une histoire violente d’hypocrisie, de mépris, de duperie et d’assassinats. En faisant le portrait de l’Afrique coloniale puis décolonisée et de l’Afrique des dictatures, je fais aussi la photographie d’une Europe avide, cynique et calculatrice. Avant la venue des Européens, les Africains avaient une vie quotidienne, comme toutes les régions du monde. Cette vie a été détournée par l’arrivée de cultures qui n’étaient pas portées par le sens de l’hospitalité et de la courtoisie.»

Note basse

Derrière la gouaille et l’humour rabelaisien, les deux facettes qui ont fait son succès, Alain Mabanckou a toujours tenu une note basse, désespérée, celle d’un continent «que l’on a beaucoup piétiné. Beaucoup d’auteurs africains sont venus à l’écriture parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix, pas d’autre issue de secours. J’utilise la fable parce que l’éclat de rire est la seule réaction possible face au délabrement du continent. Derrière l’humour, il y a une blessure à vif.»

En janvier dernier, Alain Mabanckou a frappé les esprits en disant non à Emmanuel Macron. A l’invitation du président français de devenir le Monsieur Francophonie de la République, l’écrivain a répondu par une lettre ouverte où il rappelait que «la francophonie institutionnelle n’a jamais pointé du doigt en Afrique les régimes autocratiques, les élections truquées, le manque de liberté d’expression, tout cela orchestré par des monarques qui s’expriment et assujettissent leurs populations en français».

Des propos qu’il poursuit, six mois plus tard: «J’ai toujours estimé que la liberté d’écriture, c’est aussi la liberté de la parole. Je remercie la France de m’avoir montré que la parole est libre. Je n’aurai pas pu m’exprimer ainsi dans mon pays d’origine. J’aime tellement la langue française que je ne voudrais pas qu’elle soit prise en otage par une politique donnée. La langue française survivra aux politiques françaises. Parce que c’est une langue qui voyage, qui a toujours ses valises prêtes pour le premier train. Les nationalistes voudraient immobiliser le français. Or les Africains savent depuis longtemps que la langue française est nomade, qu’elle dort sous les chapiteaux, qu’elle campe dans le désert et court dans les forêts tropicales. C’est cette liberté qui fonde tout ce que j’écris.»

Alain Mabanckou sera au Livre sur les quais à Morges (31 août-2 septembre), Lelivresurlesquais.ch


Alain Mabanckou, «Les cigognes sont immortelles», Seuil, 294 p.

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