Déjeuner avec Alain Monney

«Marcher, c’est un peu décalé»

Gratteur de guitare, animateur de radio et agitateur de télé, il bat la campagne et la balise pour dessiner un autre rapport au monde

Rencontre au coin du «phô» avec le surréaliste genevois

Tout commence par une gigue sous les ormeaux des fêtes de la Cité à Lausanne, du bois de la Bâtie à Genève, de l’Olympia à Paris. Avec Gérard au crincrin et Alain à la guitare! Et que Madelon, elle avait le pied mariton, et que John­ny pouvait pas danser à cause d’sa jambe de bois! Aux heures de gloire de la musique folk, Aristide Padygros menait le bal. Au sein de cette ribambelle genevoise de joyeux drilles hirsutes, Alain Monney tenait la guitare, chantait et n’était pas le dernier à faire le clown.

Lorsqu’on le retrouve pour un phô à la Maison d’Asie, à Genève, le bon vieux temps de «la déconnade et de l’insouciance» affleure naturellement. C’est qu’on va tout doucement vers le quarantième anniversaire du premier Festival folk d’Epalinges (VD). Un peu de nostalgie patine les souvenirs, mais aucune amertume n’est à déplorer. L’orchestre a déridé la francophonie de 1971 à 1984. Et puis les temps ont changé et les gugusses se sont dispersés.

Pierre-André Zahnd (pipeau, percussions, yodel) est comédien. Robert Mettraux (violon, accordéon) travaille au service de la petite enfance à Genève. Daniel Benaroya (mandoline) est huissier au Casino Théâtre. Yves Mercerat (banjo), luthier, le plus jeune de la bande, est décédé d’une crise cardiaque.

Quant à Gérard Mermet (violon), il est le «collègue de bureau» d’Alain Monney. Un demi-siècle que ces deux font la paire. Ils étaient dans la même classe de collège à Genève. Un jour, arrivé en retard, Alain a prétendu qu’il avait aidé une dame à descendre sa poussette du bus et que le véhicule était reparti avec sa serviette. «Je ne sais pas si le prof m’a cru, mais Gérard avait trouvé ça très drôle. C’est comme ça qu’on est devenus amis. Depuis, on n’a jamais arrêté de bosser ensemble.»

Après Padygros, les deux amis investissent Couleur 3 où ils ont «carte blanche pour délirer». Puis leur terrain de jeu se déplace vers la télévision où ils inventent Carabine FM. Suivent d’autres grands succès populaires conçus et ­produits par Yaka Productions comme Les Pique-Meurons, Le Petit Silvant illustré, L’Heure du secret

Ces réussites peuvent s’expliquer par une liberté de ton remontant à Padygros. «On a toujours essayé de mettre en avant nos projets plutôt que nos personnes. On est restés des artisans.» Plusieurs générations ont été marquées par l’esprit Padygros que perpétuent Mermet et Monney. Et les gens qui les arrêtent dans la rue ont toujours le sourire.

A côté de son «gagne-pain», Alain Monney développe des activités de promeneur solitaire. La marche étant un exercice intellectuel et philosophique, l’arpenteur de cambrouse s’interroge: «Pourquoi bifurque-t-on à gauche plutôt qu’à droite? Dans quel sens vont les chemins? Qui les a créés? Des animaux il y a cinq mille ans? Un paysan il y a vingt ans?»

Il adore les cartes et les atlas, les consulte juste pour «le plaisir des yeux et de l’imaginaire. Je lis autant de cartes que de livres. Et avec une carte, tu as moins de chance d’être déçu qu’avec un livre.»

Lui, ses souliers ont beaucoup voyagé, ils l’ont mené du tourisme pédestre à l’aventure du stepwriting, ou écriture poduscrite. Par exemple, qui irait de Cède (Gers) à They (Loire) en passant par Hue (Calvados), écrit «Zut» à l’attention des astronomes martiens.

Monney s’adonne aussi au géotag, soit un dessin empruntant d’une seule traite ponts et chaussées autour d’une localité dont le nom donne son titre à l’œuvre. L’artiste signe à la pointe de ses godasses des balisages sauvages, une démarche cheminant de plain-pied dans le surréalisme. Ses semelles de vent impriment des messages et des formes qui confondent la carte et le territoire.

Ainsi, le littérateur trace autour de la centrale atomique de Cruas un cercle de 16 kilomètres de diamètre, correspondant à la zone où les risques de leucémie sont majeurs, Monney a relié quatre toponymes: Bay, Oô, Hue et Emme. Oui, ça fait BOUM…

Ailleurs, l’imagier en baskets dessine la silhouette d’un oiseau autour du hameau L’Oiseau (Saône-et-Loire). Ou imagine trois spermatozoïdes cernant Le Solitaire, Branlette et Le Penaud, si si… Et le géoglyphe de Grand Tête réunit les communes valaisannes de Salvan et de Vernayaz – à visualiser sur www.al-mo.ch

Amateur de mots et d’images, l’artiste ne dédaigne pas les chiffres. Ayant calculé que l’altitude moyenne de la Suisse est de 2413,5 mètres, soit 193 (lac Majeur) + 4634 (pointe Dufour) divisé par 2, et noté que la Gelmerhütte (BE) niche à 2412 mètres, il a fait faire un tabouret de 1,50 m qu’il a monté sur son dos afin que les usagers de la cabane puissent enfin savourer le bonheur de s’asseoir à équidistance du nadir et du zénith helvétiques. L’émission de la RTS Passe-moi les jumelles a consacré un reportage à ce geste farfelu qui célèbre la beauté de l’inutile et révèle aussi l’humanité des gens. Le tabouret soulève la curiosité, prête à sourire, introduit un précieux zeste d’absurde dans la réalité.

Dans une époque obsédée par l’exploit et la célébrité, Monney fait sienne la réflexion d’Hésiode selon laquelle «la moitié est parfois plus grande que le tout». Il se risque à un brin de théologie amusante: «Au fond, Dieu voulait créer le monde en quatorze jours, et il s’est arrêté au milieu… J’ai voulu rendre hommage à ceux qui s’arrêtent à mi-parcours et s’y trouvent bien. Ils sont comme la flèche de Zénon d’Elée, qui ne fait jamais que la moitié du parcours. Ce bon vieux Zénon, il n’est plus trop tendance… Même marcher est un peu décalé par rapport aux ambitions contemporaines. Je n’en peux plus des exploits.»

A partir du 9 avril et jusqu’au 3 mai, à la galerie Séries rares de Carouge (GE), Alain Monney présente «Géotags», six balisages encadrés plus deux. Et l’été prochain, en Toscane, il dessine à grandes enjambées le visage d’Il Moro, un Robin des Bois qui sévissait au XVIe siècle. Jamais arrêté, bientôt immortalisé sous la voûte céleste…

«J’ai voulu rendre hommage à ceux qui s’arrêtent à mi-parcours et s’y trouvent bien»