Il pénètre dans le restaurant, s’arrête longtemps dans l’entrée, veste de cuir et chemise noire. Un monsieur attablé le remarque d’emblée, il se retourne vers sa mère et, discrètement, lui glisse qu’il y a Alain Morisod à quelques mètres d’elle. Elle se retourne. Et, discrètement, s’étonne.

La proie des regards. Dans son royaume de Suisse romande, son fief des Eaux-Vives, Morisod sait qu’on le reconnaît. Sur le chemin, il répond au sourire des policiers, à la main levée des tenanciers, il est chez lui; son repaire est un entresol sur le quai où il a disposé dans des vitrines des milliers de figurines d’enfant, des Tintin, des joueurs de foot. Entreposés sur le parquet, des cartons qui contiennent son nouveau disque, le cinquantième: Si c’était à refaire…

Quand on l’appelle quelques jours plus tôt et qu’on lui annonce que Le Temps veut lui consacrer un article, il marque une pause. «Vous n’allez pas me casser, n’est-ce pas?» Il a depuis toujours pris l’habitude que certains, les arbitres du goût, se pincent le nez quand ils s’adressent à lui. Il y a quelques semaines, il était l’invité d’une émission d’entretien sur La Première. Il avait amené trois morceaux de son répertoire qu’il avait sélectionnés avec soin, sachant qu’il n’est jamais diffusé sur cette chaîne.

«Finalement, l’animatrice m’a annoncé qu’on ne pouvait pas diffuser ma musique, que ce n’était pas l’esprit de la station. Je viens parler pendant une heure. Je pense que mon public d’âge mûr correspond à celui de La Première. Et pourtant, on ne veut même pas me faire l’aumône d’un petit titre. Ça m’a fait un coup au cœur.»

Même s’il est un des musiciens les plus populaires de Suisse romande, qu’il réalise des parts de marché invraisemblables lorsqu’il présente ses émissions à la télévision, qu’il a vendu plus de 20 millions de disques en quarante ans de carrière, Alain Morisod se vit comme un franc-tireur.

«Très tôt, j’ai compris mes compétences et mes limites. J’ai su qu’on n’allait pas m’aider. Je suis mon propre patron, je réponds aux coups de téléphone, aux demandes d’engagement, je maîtrise les comptes. Et je ne bénéficie d’aucune subvention. Si je me plante une fois, je me relèverai. Si je me plante deux fois, je tombe.»

Très jeune, derrière son clavier, il arpentait les bals. Il chantait les tubes à la mode et surtout les tubes indémodables. Il connaît la réponse immédiate des danseurs du samedi soir qu’il faut combler sous peine de piste vide.

Alain Morisod s’est fait à l’idée, par on ne sait bien quelle disposition d’esprit, que le métier de musicien est un service. Comme tout le monde, adolescent genevois, fils de boucher, il voulait être «rock’n’roll». Il avait un groupe, Les Chenapans, qui répétait deux fois par semaine sur la scène du Victoria Hall. «Le guitariste était le fils du concierge.» Alain aimait plus que tout Elvis, ses déhanchés, sa subversion. Et puis très vite, orphelin de père, il a décidé qu’il fallait en vivre.

Etudiant en droit, il accompagnait Arlette Zola, Fernand Raynaud. «Forcément, cela déforme un peu le goût. J’ai compris qu’il me fallait être capable de jouer dans tous les styles. J’aurais peut-être pu faire autre chose musicalement, écrire par exemple des bandes originales de films, mais on m’a collé cette étiquette d’artiste populaire qui m’a ouvert quelques portes et fermé plusieurs autres.»

Plusieurs fois, dans ce restaurant où il a ses habitudes – un troquet de belle allure nommé L’Esquisse, des clients l’interrompent. Un avocat de la place. Une vieille amie. Il leur parle, de sa face lunaire, en les regardant intensément. Il se laisse proposer par le patron un menu du jour et un vin de son choix. «Les gens sont gentils avec moi. Ils se disent sans doute que, si j’ai tenu si longtemps, je ne dois pas forcément être un connard.»

Il a 22 ans, en 1971, quand il décide de sortir son premier disque. Il convainc un fabricant lausannois de le presser contre la promesse d’en acheter 400 exemplaires. Et puis l’affaire prend. Il finira par vendre 2 millions d’exemplaires de son Concerto pour un été, on le connaît à Cossonay (VD), mais aussi à Rio et surtout à Montréal. «Quand on jouit d’un succès si précoce et si inattendu, on passe un peu sa vie à essayer de le reproduire.» Alors il roule presque chaque année. Dans tous les coins des petits marchés qu’il a conquis et entretenus. Il énumère le nom de bleds québécois que la plupart des Canadiens eux-mêmes ignorent.

«Il nous est arrivé souvent là-bas, avec mon groupe Sweet People, de parcourir des routes sans fin, de déboucher sur des pistes de terre, de traverser des villes de pionniers abandonnées dont il ne restait plus que les trottoirs au milieu de rien et puis d’arriver, au bout du bout, dans une salle où 800 personnes m’attendaient. Bientôt, je vais entamer une tournée d’une cinquantaine de dates au Canada. C’est super sympa.»

Super sympa. Il rit de sa propre expression, dont l’imitateur Yann Lambiel a fait une marque identitaire. Il l’utilise souvent, dans différents contextes, pour ponctuer une émotion sur laquelle il ne veut pas s’étendre, pour encourager son vis-à-vis et, parfois aussi, pour indiquer son mécontentement. Morisod, depuis le temps qu’il parcourt le monde et la Suisse romande, qu’il rameute 500 de ses fans lorsqu’il anime des croisières dans les Caraïbes ou sur la Volga, qu’il arpente les centres commerciaux pour signer ses disques, a inventé mille parades pour couper court à la conversation.

«Je suis comme tous les gens de 60 balais qui deviennent émotifs. Je ne pourrais pas faire de la politique parce que je chialerais tout le temps. Mes musiciens, avec lesquels je travaille depuis longtemps, savent que je suis au bord des larmes lorsque mon débit ralentit.» Alors, il dit «super sympa», et la tension redescend.

Il ne faut pas aller sonder chez lui des regrets cachés. Il a regardé l’autre jour à la télévision le spectacle de Pascal Auberson, qu’il a trouvé «phénoménal»: «Je sais que, contrairement à lui, je n’ai pas la carte, on ne me remettra jamais de prix, les intellos me méprisent souvent. Je suis le régional de l’étape, le chanteur populaire. Je n’ai rien subi, j’ai choisi.»

Le temps lui a donné raison. Alors que les jeunes n’achètent plus de musique, son public, lui, ignore encore le téléchargement illégal. Il vendra plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires de Si c’était à refaire… Il a misé sur ces gens qui regardent la télévision le samedi soir et pour lesquels il déploie depuis près de quinze ans ses Coups de cœur.

«Je vois certains invités de mon émission arriver, entourés d’un maquilleur, d’un coiffeur, d’un agent, toute une troupe arrogante et aux petits soins. Deux ans plus tard, ils reviennent tout seuls parce qu’ils ne vendent plus de disques. Et ils sont très contents de se faire maquiller par les employés de la RTS.»

Alain Morisod dure. Il a un chauffeur. Mais il prend le bus pour les Eaux-Vives, tôt le matin, où il prie comme sa grand-mère lui a appris. «Si c’était à refaire, je ne voudrais rien changer», dit une des chansons pleines de synthétiseurs de son nouvel album. A la fin du repas, il s’aperçoit qu’il n’a presque pas touché à sa blanquette. «Ça ne fait rien, c’était super sympa.» Et il s’en va, en faisant semblant de ne pas remarquer les gens qui se retournent sur son passage.