Cela fait longtemps qu’on suit Alain Perroux. Depuis la fin de 1991, où il débute comme critique musical au Journal de Genève et Gazette de Lausanne avant de rejoindre Le Temps à l’orée du XXIe siècle, le fou de musique a emprunté les chemins les plus variés et passionnants.

Publications, direction de chœur, chant, édition, mise en scène, conférences et présentations d’opéras, dramaturgie, direction de structure lyrique de chambre, responsabilités de distributions et de productions internationales, activité radiophonique, librettiste, et l’on en passe… La liste foisonne. Et le Ministère français de la culture salue son professionnalisme en le décorant chevalier des Arts et des Lettres en 2019.

Une première saison est toujours délicate. C’est une carte de visite. La curiosité du public et des pairs est légitime. Vous êtes attendu au tournant

Alain Perroux

Nommé la même année à la tête de l’Opéra national du Rhin à Strasbourg, Alain Perroux vient d’inaugurer la dernière saison de la précédente directrice, Eva Kleinitz, disparue après seulement deux mandats. «C’est une terrible perte, qui a profondément attristé la maison.» Le successeur prépare parallèlement sa prochaine programmation personnelle, qui sera celle de ses 50 ans. Un beau cadeau d’anniversaire…

 

«Oui et non. Une première saison est toujours délicate. C’est une carte de visite. La curiosité du public et des pairs est légitime. Vous êtes attendu au tournant. Or c’est celle pour laquelle vous avez le moins de temps de préparation! La disparition prématurée de la directrice et la situation sanitaire handicapante du covid ont encore bousculé la donne.»

Des «équipes en or»

Mettre sur pied une saison en moins d’un an et demi, pour un opéra national de région qui compte trois scènes (Strasbourg, Mulhouse et Colmar), deux orchestres (le Philharmonique de Strasbourg et le Symphonique de Mulhouse), une structure chorégraphique importante et un grand chœur, n’est pas rien. Mais l’enthousiaste savoure: «Je suis extrêmement fier et heureux de rejoindre les équipes en or de cette maison.»

Avant d’en arriver là, l’affable rouquin au sourire doux et au regard pétillant ne s’est pas économisé. Le feu de la musique l’a attrapé par surprise au tournant de ses 10 ans et ne l’a plus lâché. Pourtant, rien ne prédestinait à une carrière artistique tournée vers l’opéra ce fils d’enseignants engagés religieusement, socialement et politiquement.

Son père, prêtre catholique né à Carouge, exerce pendant dix ans à la paroisse de Saint-Joseph aux Eaux-Vives. En tombant amoureux de la future mère de ses deux garçons, il n’entend pas renoncer à son engagement religieux. Mais l’Eglise le radie. L’éconduit se reconvertit alors dans l’éducation spécialisée pour handicapés mentaux. «La générosité de mes parents, leur combat contre l’intolérance et l’exclusion, leur engagement auprès des réfugiés et leur activité dans l’œcuménisme m’ont profondément marqué. Je leur suis très reconnaissant de m’avoir transmis ces valeurs.»

A la maison, pas de musique ni de théâtre, donc. Mais une liberté intellectuelle, une humanité et une curiosité inspirantes. L’orientation musicale de l’adolescent, très «mystérieuse», prouve qu’il est «possible de développer une passion hors de l’héritage familial». Les copains de classe n’ont pas vraiment les mêmes goûts. «Je me sentais différent et à l’écart. A l’école, je donnais des exposés pour leur faire découvrir les beautés de la musique classique. Si je n’ai pas toujours rencontré le succès espéré, cela a forgé chez moi une volonté inextinguible de partage.»

Dès lors, Alain Perroux ne cesse d’œuvrer à apprendre, pratiquer, enrichir son propre répertoire, convaincre et entraîner les autres dans son sillage. Ses expériences se déroulent en Suisse et en France. On ne change pas un vrai Romand… A Genève, sa ville natale «de cœur», il fait ses études de littérature allemande et de musicologie avant de se lancer dans la critique musicale. «La chance de ma vie. Cela m’a permis d’approfondir mes connaissances, de rencontrer des artistes immenses, d’affiner mon écriture, mon écoute et ma réflexion, et de creuser mon sens critique, si indispensable dans le choix des chanteurs d’opéra.»

Avec les plus grands

Après cette proximité assidue avec l’univers classique et la voix (la direction de chant avec Michel Corboz et le pupitre de ténor à l’Ensemble vocal), Alain Perroux est appelé auprès de Jean-Marie Blanchard, qui crée pour lui le poste de chargé du service culturel du Grand Théâtre.

L’insatiable reste huit années à élaborer la dramaturgie, éditer les programmes, animer des conférences de présentation et des journées thématiques, travailler avec le département pédagogique et exprimer son talent de communicateur. «Une joie d’autant plus grande que je travaille alors à l’opéra de ma ville, où j’allais plus jeune découvrir des ouvrages avec avidité.»

Sa nomination au festival lyrique d’Aix-en-Provence s’inscrit comme le tremplin final avant la direction d’une scène lyrique. «J’ai pu collaborer avec les plus grands: Chéreau, Rattle, Sellars, et tant d’artistes d’exception. J’ai travaillé pendant dix ans aux côtés de Bernard Foccroulle, pour moi un modèle de directeur idéaliste et humaniste, puis avec son successeur Pierre Audi, qui a marqué l’Opéra d’Amsterdam où il est resté trente ans.»

C’est aujourd’hui au tour d’Alain Perroux de transmettre ce riche bagage, dont personne ne doute qu’il le redistribuera au centuple à Strasbourg.


Profil

1971 Naissance à Genève.

1991 Première pige au «Journal de Genève et Gazette de Lausanne».

2001 Nommé chargé du service culturel au Grand Théâtre de Genève.

2009 S’installe à Paris pour travailler comme directeur de l’administration artistique au Festival d’Aix-en-Provence.

2019 Nommé directeur général de l’Opéra national du Rhin.


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