La chemise à carreaux, c’est ce qui frappe d’abord. Alain Platel porte parfois des chemises à petits carrés bleus et blancs – à Avignon en juillet, quand on le rencontre la première fois; à Genève, mercredi, quand on le revoit, pour évoquer Gardenia et Out of context – for Pina, deux pièces maîtresses qui bouleversent au festival de La Bâtie.

Alors, bien sûr, il n’y a pas de quoi gloser sur le carreau. Mais ça pose un homme – une idée de l’homme, du moins. Un air de venir de la ferme et de boire du café au lait le matin. S’il y avait encore des médecins de campagne, on dirait qu’Alain Platel, 54 ans, est de cette tribu. Du genre à écouter, à palper, à apaiser, puis à filer dans sa 2 CV.

Alain Platel n’est pas médecin, non. Mais presque. Il a d’abord été psychologue, dans sa ville de Gand. Il s’intéressait aux enfants. A leurs bégaiements, aux nuits de cauchemar qui déteignent sur le jour. C’était ça, son premier métier. Une attention. Une intelligence aimante. Une révolte aussi, devant la détresse de ses patients, quand les mots ne savent plus dire. Il avait 25 ans, une hauteur de corps et de vue, des boucles façon Daniel Cohn-Bendit.

Après le cabinet, allez savoir pourquoi, il y eut le studio, comme une extension bienheureuse. Ne s’agissait-il pas de mettre au jour le refoulé, ces blessures observées au quotidien dans la discrétion de la thérapie? C’était au milieu des années 1980. Alain Platel et des copains imaginent un premier spectacle. Ils mettent bout à bout des coupures de destins. Leur ligne, c’est la marge. Pendant ce temps-là, Maurice Béjart et son Ballet du XXe siècle, encore établi à Bruxelles, font régner l’ordre athlétique sur les scènes de la danse – le culte des beaux corps, de l’étoile et du maître, révérence, please. Alain Platel, lui, montre une humanité balbutiante. Le corps du désordre. Et tout ça avec tendresse, humour et juste cette acidité qui brûle quand on y repense. La vie matérielle, c’est le mot.

Le thérapeute devient chorégraphe. Il donne un nom à sa compagnie, un nom ronflant, qui est l’ironie même: les Ballets contemporains de la Belgique – les Ballets C de la B, disent les spécialistes. Parce qu’il ne vient pas de la danse, il fait tache. Mais comme d’autres chorégraphes belges de sa génération, Jan Fabre ou Jan Lauwers, plasticiens habitués à modeler les matières. Il n’a pas d’idée arrêtée sur le corps. Mais il a des idées de titres, celui-là par exemple, Bonjour Madame, comment allez-vous, il fait beau, il va sans doute pleuvoir, et caetera. Ce spectacle est une libération.

Dans le foyer du Forum Meyrin, ce mercredi, Alain Platel raconte ce Bonjour Madame. Il a le parler doux des timides. «C’était le début, j’avais trouvé ma voie, enfin. Comme toujours, avant de commencer les répétitions, j’avais pris plein de notes sur ce que je voulais. Nous avions mélangé pour la première fois des danseurs professionnels et des enfants. Ils étaient sur le plateau, ils se parlaient, les enfants disaient des choses aux adultes et ceux-ci les prenaient au sérieux. J’ai pris mes notes et je les ai jetées à la poubelle. Il n’y avait rien d’autre à faire que regarder.»

La révolution d’Alain Platel, car il faut bien dire les choses, commence là, dans cette attention à la personne en face de soi. Cela n’a l’air de rien, mais c’est capital. Agnès Izrine, rédactrice en chef du magazine français Danser: «Ce qu’il apporte à ce moment à la danse, c’est la présence d’hommes, de femmes et d’enfants sur scène. C’est un geste extrêmement fort. Il n’enrôle pas des danseurs virtuoses, comme ceux de Maurice Béjart, de Merce Cunningham ou de la jeune Anne-Teresa de Keersmaeker, mais des personnalités qui nous donnent des nouvelles d’elles-mêmes et du monde.»

Première rupture. Mais Alain Platel ne surgit pas de nulle part. L’essayiste Bruno Tackels suggère cette généalogie: «Il commence son travail dans les années 1980, période où la danse européenne est marquée par l’Allemande Pina Bausch, qui pousse ses interprètes à aller chercher en eux une vérité de mouvement. Ce qu’elle exacerbe, c’est le corps parlant, balbutiant ou pleurant. Cette même période est influencée par ce qu’on a appelé la post-modern dance américaine, mouvement né dans les années 1960 qui stipule que la danse est une intensité de vie.»

La deuxième rupture, elle est là: dans l’irruption du quotidien sur les scènes. Il n’est ni le premier ni le seul à faire remonter les arrière-cours de la société sous les projecteurs. Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff, dans ces mêmes années 1990, imposent à l’écran – sur ­Canal + – et au théâtre les fameux Deschiens. Mais Alain Platel révèle moins l’absurde de cette condition de déclassé que l’énergie, cette intensité de vie, justement, qui réclame un débouché.

De ce théâtre, on a dit qu’il était documentaire et politique. Vincent Baudriller, directeur du Festival d’Avignon, souligne son attention au détail: «Nous invitons depuis longtemps Alain Platel. Ce qui me touche, c’est son regard sur la fragilité de l’homme et de la société. Son exception, c’est qu’il magnifie cette marge. Il en transmet la beauté.»

Dans une fissure, la beauté de l’être. Ce qui tremble, ce qui bout, ce qui attend sa forme. Et si c’était l’obsession d’Alain Platel? Une projection de soi vers l’autre, un art d’accoucher en studio, d’exposer et de consoler, de faire crever les abcès du malaise et de rendre dicible ce que le corps social bannit. Les trop blessés, les trop honteux, les trop confus. Il faut l’écouter parler de Gardenia, cette pièce qu’il a conçue avec des travestis du dimanche. Des hommes ordinaires, accablés par le poids de l’âge, qui le week-end se transforment dans les cabarets de Gand en Liza Minelli ou en Marilyn.

«C’est Vanessa Van Durme, un acteur transsexuel, qui nous a proposé, au metteur en scène Frank Van Laecke et à moi, de faire un spectacle avec des amateurs. Je ne savais qu’une chose: c’est que je ne voulais pas un spectacle où ces hommes auraient confessé leurs misères. Cela aurait relevé de la pornographie. Je me rappelle notre première semaine de travail. Chacun de ces hommes disait qu’il avait été très heureux de faire ce choix, d’être transsexuel ou ouvertement homosexuel. Ils disaient ça dans le studio, et cinq minutes après ils pleuraient. Dans le studio, il arrive des choses extrêmes. Mon travail n’est pas de les reproduire en scène. Mais de protéger mes interprètes et d’aller avec eux là où on ne va pas.»

Voix consolante, encore: «Il était important que le public soit séduit par ces hommes et qu’il les trouve beaux et aimables.» Le miracle, parce qu’il faut bien parler de miracle parfois, c’est que ces presque vieillards accomplissent sur le tard le rêve d’une vie. Chaque soir, ils passent au féminin au vu de tous et ils sont ovationnés. L’art est parfois une planche de salut.

Dans le foyer de Meyrin, il dit encore que certains de ses spectacles passés lui manquent. «Les adolescents de Bernadetje par exemple. Ils ont grandi. On ne refera jamais cette pièce, je ne pourrais pas l’imaginer sans eux.» Il souffle encore que les mondanités l’effraient. «Dans la foule, je transpire. Et puis vous imaginez, si je paradais dans les soirées après les représentations, j’aurais l’impression de trahir ceux qui m’ont tout donné.» Médecin de campagne, Alain Platel? Oui. Non. Exorciste, en 2 CV.

Out of Context – for Pina, Esplanade du Lac, Divonne-les-Bains, lu 13 et ma 14; La Bâtie-Festival de Genève (rens. 022/738 19 19).