«Lecteur de ces lignes, abandonne tout espoir de logique», aurait-on envie d’écrire pour rester fidèle à l’esprit du dernier film d’Alain Resnais. Mais comment continuer? Mieux vaut se résoudre à tenter d’expliquer en quoi il est absolument unique et inimitable. Pour avoir calé à mi-parcours lors de la première cannoise puis l’avoir redécouvert avec délice quelques mois plus tard, on sait de quoi on parle. Les Herbes folles est un film qui possède sa logique propre, à laquelle il vaut mieux se rendre d’emblée, sans attente ni exigence particulière. Alors seulement son charme loufoque aura-t-il une chance d’opérer, sa futilité apparente de se muer insensiblement en profonde sagesse, sa singulière beauté de s’imposer, souveraine.

Inspiré de L’Incident de Christian Gailly (1996), nouveau pilier des Editions de Minuit avec 13 romans publiés depuis vingt ans, Les Herbes folles se présente comme une adaptation fidèle. Tout part du vol d’un sac à main? C’est dans le roman. La narration, pleine de ruptures de ton et même de changements de voix, est déroutante? Comme dans le roman. Le style prime sur les personnages? Toujours dans l’esprit du roman – sauf bien sûr qu’il ne saurait s’agir de la même écriture.

Et c’est là qu’intervient tout l’art de Resnais, de son propre aveu un «formaliste effréné» mais aussi plus auteur qu’il ne semble le croire lui-même. Qu’il adapte un scénario «chargé» de Marguerite Duras (Hiroshima mon amour) ou une opérette frivole d’André Barde (Pas sur la bouche), n’est-ce pas le même cinéaste qui nous enchante par sa capacité à allier séduction et pensée dans une modernité d’écriture jamais démentie?

Prenez le titre, tôt illustré par une faille dans l’asphalte qui laisse la végétation reprendre ses droits. Un travelling enchaîné dans le mouvement sur une prairie de fauche puis une multitude de jambes qui se pressent dans la rue, et l’essentiel est déjà suggéré: le robuste désordre du vivant et l’irrationnel qui semble présider à sa destinée. C’est ainsi que ce jour-là, Marguerite Muir, voulant s’offrir des chaussures dont elle n’avait nul besoin, se fait arracher son sac par un jeune brigand. Un peu plus tard, Georges Palet ramasse son porte-monnaie dans le parking souterrain d’un centre commercial. Intrigué, ce sexagénaire marié mais étrangement oisif amène sa trouvaille au commissariat, dans le secret espoir de rencontrer l’inconnue…

Amusant? Pas dit comme ça. Mais raconté avec gourmandise par Edouard Baer, filmé avec une artificialité délibérée et interprété avec brio par le duo André Dussollier – Sabine Azéma (Mme Resnais à la ville), qui mettent plus d’une heure à se rencontrer, cela devient assez irrésistible.

L’esprit enfiévré de Palet, dont la voix intérieure prend d’autorité le relais, donne le ton. Mais qui est donc ce fou furieux qui songe à tuer une ado aguicheuse pour «faute de goût», craint d’être reconnu par la police mais habite une superbe maison de banlieue? Ce mari qui s’ennuie auprès d’une femme délicieuse (indispensable Anne Consigny) mais s’emballe pour la première tête en l’air venue (Azéma, en dentiste-aviatrice aux cheveux rouges en pétard)?

Une bonne part de la drôlerie vient de cette incertitude un peu inquiétante, qui fait logiquement fuir la belle. Les ardeurs de son harceleur calmées par l’intervention de la police, c’est pourtant Marguerite qui se retrouve soudain en manque d’attention et se met à filer Georges. «Mais alors, vous m’aimez?», conclura-t-il lors de leur première rencontre, au sortir d’un cinéma. Et ce n’est pas fini, leur amour à contretemps et l’art de contre-pied allant crescendo. Jusqu’à cette séquence inoubliable qui voit le trio (madame est conviée) s’envoyer en l’air (en avion) dans un looping fatal dont l’atterrissage sera éludé par une des plus belles pirouettes finales de l’histoire du cinéma.

On en a trop dit? Franchement, peu importe, tant tout repose ici sur la forme: mouvements d’appareil élégants, montages extravagants, éclairages de studio multicolores et somptueux accompagnement musical signé Mark Snow (X-Files). Toute l’émotion vient de là. Les fanatiques du scénario sortiront sans doute furieux, avec le sentiment qu’on s’est payé leur tête (évidemment, clore sur une fillette qui demande: «Maman, quand je serai un chat, est-ce que je pourrai manger des croquettes?»…). Mais qui se souvient de L’Année dernière à Marienbad, de Providence et de Smoking/No smoking sera heureux de retrouver cet artiste aventureux de 87 ans au sommet de sa forme. Sa fameuse «froideur» d’expérimentateur définitivement muée en distance amusée, mais débordant d’empathie.

Seul regret, que depuis Cannes, un mystérieux plan d’ouverture, lente avancée vers l’entrée noire d’un vieux colombier, ait disparu. Et puis non, on comprend. Tant il est clair que le désir de vivre, de filmer et de s’amuser encore un peu est évident.

Les Herbes folles, d’Alain Resnais (France/Italie 2009), avec André Dussollier, Sabine Azéma, Anne Consigny, Mathieu Amalric, Michel Vuillermoz, Emmanuelle Devos, et la voix d’Edouard Baer. 1h44.

Resnais enchante par sa capacité à allier séduction et pensée avec une modernité jamais démentie