Grande interview

Alain Rey: «Les mots sont des accumulateurs d’énergie»

L’historien et lexicographe fête cette année le 50e anniversaire du Petit Robert, le dictionnaire chéri des professeurs et de tout amoureux de la langue. Pour cette édition anniversaire, il a été rejoint par l’artiste Fabienne Verdier. Une collaboration qui se poursuit par une exposition au Musée Voltaire à Genève

Depuis cinquante ans, Alain Rey déploie sa science de la langue française dans les dictionnaires Le Robert, dans plus d’une vingtaine d’essais, à la radio, à la télévision. Depuis peu, les adolescents le connaissent surtout pour sa vidéo avec le youtubeur Squeezie. L’historien gourmand des mots, le lexicographe qui piste les nouveaux usages comme d’autres les étoiles filantes, célèbre cette fin d’année les 50 ans du Petit Robert. Pour l’occasion, il a donné des couleurs au «Petit Bob» en invitant en résidence Fabienne Verdier. En trois années d’immersion, l’artiste a réalisé 22 tableaux qui se déploient au milieu des pages et des mots. Cette collaboration se poursuit à Genève, au Musée Voltaire, par une exposition qui retrace la genèse de ces «illuminations». Un beau livre, Polyphonies, conçu à quatre mains, condense les questionnements et les réflexions que le duo a tissés entre langage et création. Et comme si cela ne suffisait pas, Alain Rey a encore réuni dans un petit livre, 200 drôles de mots qui ont changé nos vies en 50 ans.

Le Petit Robert fête cette année ses 50 ans. Dans une époque qui dématérialise, publier un dictionnaire en papier qui pèse 2,6 kg, c’est faire acte de résistance?

Oui, absolument. Le dictionnaire sur papier permet le vagabondage, il invite à circuler parmi des mots que l’on ne cherchait pas forcément au départ. Il ouvre l’imaginaire. La recherche sur papier permet des découvertes. Avec l’informatique, on n’obtient une réponse que si on a la question. Il n’y a pas plus d’erreur sur Wikipédia qu’il n’y en a dans les encyclopédies imprimées mais la question n’est pas là. Sur le Net, les informations ne sont pas hiérarchisées. Or dans un dictionnaire édité, les informations sont hiérarchisées, les choix ne sont pas quelconques. Tous les dictionnaires Robert existent en version numérique mais je plaide pour que l’on conserve l’utilisation sur papier.

Mais les habitudes se perdent. Les moteurs de recherche ont remplacé le réflexe d’ouvrir un dictionnaire. Qu’est-ce qui vous permet de rester optimiste?

Il faut l’être! Récemment, j’étais invité dans l’Université de Victoria au Canada. Je me suis aperçu que je traversais d’immenses salles d’étude où il n’y avait pas de livres. Pas un seul livre… Les étudiants travaillaient uniquement sur leur ordinateur ou sur leur téléphone. Je suis persuadé que nous assisterons à une dégradation de l’information et à une homogénéisation de la pensée par appauvrissement.

Pour cet anniversaire, Le Petit Robert accueille pour la première fois des tableaux, réalisés pour l’occasion par l’artiste Fabienne Verdier. Vouliez-vous changer l’image austère qui colle aux dictionnaires et à celui-ci en particulier?

L’art abstrait révèle des formes et leur force originelle. L’idée était de comparer cette force avec celle qui existe à l’intérieur des langues.

Quelle est cette force des langues?

C’est celle qui permet de créer des mots nouveaux, de faire évoluer le sens des mots et des expressions. Les procédés sont assez voisins entre le langage, la musique et la peinture. Les poètes, en particulier Baudelaire et sa théorie des correspondances, ont souvent mentionné ces parallélismes. Le Petit Robert essaye de redonner de la vitalité et de la poésie aux mots et non pas d’en faire des descriptions froides et immobiles. C’est pour cela que tous les dictionnaires dont je me suis occupé recourent à l’analogie.

L’analogie, ici, qu’est-ce que c’est?

Un dictionnaire analogique n’isole jamais un mot, il le considère toujours dans un ensemble de mots. L’analogie est un renvoi perpétuel d’un mot vers tous les autres auxquels il peut faire penser par association d’idée. On peut comparer les différentes définitions, les différents sens, synonymes ou pas, plus ou moins spécialisés ou étendus. Tous ces mouvements, combinés à des citations littéraires et poétiques, dessinent l’usage du mot, mais un usage vivant et vibrant.

D’où l’expression que vous employez dans «Polyphonies», le livre qui raconte votre collaboration avec Fabienne Verdier: «Les mots sont des accumulateurs d’énergie»?

Oui, de même que Fabienne Verdier explique que ses tableaux captent des dynamiques saisies au vol, vivantes, jamais stabilisées, de même un mot porte en lui une multitude de virtualités que les écrivains, les poètes, les créateurs en langage vont pouvoir réaliser. Indépendamment de leur utilisation quotidienne, les mots représentent les richesses du passé enfouies en eux qui demeurent toujours comme des forces que l’on peut réanimer.

Cette vision flexible de la langue est aussi une vision politique: la langue n’est pas un ensemble figé dans une tradition immuable…

Les gens qui utilisent une langue doivent s’accorder sur le sens des mots et la façon de construire des phrases. C’est ce que l’on apprend à l’école. Mais une langue ne se limite pas à ces codes. Il faut compter aussi avec l’énergie intérieure des mots qui s’accroît, se modifie, se métamorphose sans arrêt. La langue est un pouvoir très fort qui va souvent contredire les idées d’une société. Elle accumule les couches du passé au point de provoquer des situations très paradoxales.

Comme dans le débat sur la féminisation du français? Certains s'opposent à la règle d'accord qui veut que le masculin l'emporte toujours sur le féminin, considérant qu'elle est la marque d'un machisme irrecevable aujourd'hui. Qu'en pensez-vous?

Contrairement à ce qui est dit, cette règle n'est pas née au XVIIe siècle mais était ancrée dans l'ancien français depuis longtemps déjà. Ce qui date du XVIIe siècle, époque fortement antiféministe, c'est l'interprétation de cette règle comme étant un moyen pour promouvoir l'homme au détriment de la femme.  

Il existait pourtant à la même époque une règle dite de proximité qui permettait d’accorder l’adjectif au masculin ou au féminin selon le genre du mot le plus proche?

C'est vrai, ces accords de proximité étaient employés mais rarement et toujours pour des mots désignant des choses.

Que pensez-vous de l’idée de revenir à cette règle aujourd’hui?

Il faudrait d'abord faire des recherches historiques pour comprendre quand et comment elle était appliquée. Et faire des tests dans les classes pour voir si elle est plus naturelle à appliquer pour les enfants que la règle actuelle. En français, le masculin et le féminin sont très arbitraires. Le genre des mots n’est pas une marque de la réalité biologique mais le résultat de ce qui s’est passé quand le latin est devenu progressivement le français. Accorder systématiquement au féminin serait aussi ridicule que d’accorder au masculin. Malheureusement le français ne connaît que deux genres, le masculin et le féminin. Il n’existe pas de neutre.

On est frappé en Suisse par la virulence que la question de l’écriture inclusive suscite en France. Pourquoi une telle guerre de tranchées?

Ce qui a mis le feu aux poudres est le fait d’avoir utilisé l’écriture inclusive dans un manuel scolaire. C’était une erreur à mon sens, il ne fallait pas commencer par là. L’écriture inclusive est un faux problème. Je peux me tromper mais je pense qu’on n’en parlera plus dans six mois. On assiste à une excitation idéologique et on a mal raisonné. L’idéologie est bonne, l’égalité entre hommes et femmes est un objectif absolument indispensable mais ce n’est pas en passant d’abord par le langage que l’on va le résoudre. Il faut d’abord que les mentalités changent pour faire bouger la langue.

Mais n’est-ce pas justement parce que les mentalités changent que ces débats ont lieu? Il ne semble plus possible aujourd’hui de dire «le» ministre en parlant d’une femme… Alors que c’était le cas il y a encore vingt ans.

Le lexique des noms de métiers est ce qu’il y a de plus facile à changer et il ne faut pas s’en priver. Pendant des siècles, ces professions ont été exercées par des hommes, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Si la réalité sociale évolue, il faut changer le système de représentation qu’est la langue.

La langue est donc relativement mobile par endroits et très résistante par d’autres?

Le grammairien Claude Favre de Vaugelas au XVIIe siècle disait que l’usage est le tyran des langues. On peut être très mécontent des décisions de l’usage mais l’usage est aussi ce qu’il y a de plus démocratique, il traduit l’inconscient collectif. Faire quelque chose contre l’inconscient collectif, à mon avis, ne peut pas marcher.

En 1967, Le Petit Robert a été un succès immédiat. Comment l’expliquez-vous?

Le Robert comblait un vide, celui d’un dictionnaire de langue française, c’est-à-dire qui s’intéresse aux mots. Cela faisait cinquante ans que le marché était dominé par les dictionnaires encyclopédiques du type Larousse qui décrivent les choses et les événements. L’idée de Paul Robert était de s’adresser à tous les locuteurs du français. Il ne s’agissait pas de faire un dictionnaire de l’usage du français en France mais de l’usage du français où que ce soit, en Suisse, en Belgique, au Canada, dans les pays africains, etc. Ce sont surtout les professeurs du secondaire, d’abord en France puis en Suisse et en Belgique, qui ont lancé l’affaire. Après, les Québécois sont tombés amoureux de ce dictionnaire. Ce qui fait que sur 1000 exemplaires, 400 exemplaires étaient vendus hors de France. Pour les citations, je me suis toujours tenu au courant de l’actualité des littératures. Très vite, il nous a semblé que l’on ne pouvait pas faire un dictionnaire de langue française sans citations de Charles Ferdinand Ramuz, par exemple.

Dans «200 mots qui ont changé nos vies en 50 ans», on est surpris de voir que certains termes mettent plusieurs décennies pour devenir courants et d’autres s’imposent très vite.

«Selfie» est devenu le mot à la mode en un jour. Chaque année, l’Université d’Oxford, pour des raisons plus publicitaires que scientifiques, choisit le mot de l’année. C’est toujours un mot anglo-saxon, ce qui est normal puisque cela se passe à Oxford et que l’Université y est largement financée par des capitaux américains. Cette année-là, «selfie» est choisi. Immédiatement, toutes les agences de presse en français, en italien, en espagnol, en allemand, en chinois, ont repris la chose. Et comme tout le monde a envie de prendre des photos avec des célébrités, la chose a entraîné le mot.

C’est un cas exceptionnel?

On rencontre le même phénomène dans le sport. Les communications instantanées servent la globalisation et les mots qui viennent des Etats-Unis et en particulier de la Californie. Nous sommes envahis par ces mots-là. Il y a une grande passivité des autres langues mais après tout c’est l’usage qui commande, notre travail est de décrire et pas de prescrire.

Les nouveaux mots sont avant tout anglais ou américains. Y a-t-il encore des mots français qui se créent?

Oui bien sûr, et il y a aussi des mots français qui sont empruntés par les autres langues. Quand on veut critiquer l’évolution de la langue, on dit que le français est envahi, mais cela a été le cas déjà au XVIe siècle par l’italien, au XVIIe par l’espagnol. Depuis le XIXe, c’est l’anglais. Mais on oublie de dire que les langues des pays voisins, et du coup du monde entier, ont été aussi consommatrices de mots français. Si on compte tous les mots qui sont des gallicismes dans les autres langues on s’aperçoit qu’il y en a tout autant que des mots étrangers dans la langue française. C’est un échange perpétuel.

Le nombre de nouveaux mots est-il plus important aujourd’hui?

En apparence, oui. Mais il s’agit souvent de mots qui ne sont pas appelés à vivre très longtemps. Sur une génération, le bilan ne sera sans doute pas très différent d’autres périodes où le français a beaucoup bougé, comme au moment de la révolution industrielle. Les mots de cette période sont devenus extrêmement courants. C’est d’ailleurs le début des anglicismes, qui ne viennent pas de Californie à l’époque mais d’Angleterre. Entre 1830 et 1870, tout le vocabulaire des chemins de fer en France, en Belgique et en Suisse vient des ingénieurs britanniques. On ne sent même plus que «tunnel» est un mot anglais. Et «tunnel» est un emprunt à «tonnelle»… C’est une circulation. Cela illustre ma théorie des mots accumulateurs d’énergie.


Questionnaire de Proust

Quel est votre mot préféré?
Luciférienne.

Le mot que vous détestez?
Bureautique.

Votre principal trait de caractère?
L’acharnement.

Votre principal défaut?
L’acharnement.

Votre héros de fiction préféré?
Pantagruel.

Votre héroïne de fiction préférée?
La petite Fadette.

Votre rêve de bonheur?
Travailler encore, travailler encore… 


Le Petit Robert de la langue française, édition des 50 ans, avec 22 tableaux originaux de Fabienne Verdier. Sous la direction d’Alain Rey et de Josette Rey-Debove. Editions Le Robert, 2838 p.

Alain Rey, Fabienne Verdier, «Polyphonies, formes sensibles du langage et de la peinture». Le Robert/Albin Michel, 192 p.

Alain Rey, «200 drôles de mots qui ont changé nos vies depuis 50 ans». Le Robert, 462 p.

Et aussi:

«Fabienne Verdier, l’expérience du langage. La République des dictionnaires» (de Voltaire à Alain Rey), exposition au Musée Voltaire, rue des Délices 25, Genève. Jusqu’au 17 décembre.

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