Alain Robbe-Grillet

La Reprise

Minuit, 254 p.

Le Voyageur

Textes, causeries et entretiens 1947-2001

établis par Olivier Corpet

Bourgois, 552 p.

Alain Robbe-Grillet

Numéro spécial de la revue

«Critique»

août-septembre 2001

La reprise serait, selon Kierkegaard, un «ressouvenir tourné vers l'avant». Cette citation qu'Alain Robbe-Grillet a mise en exergue de son nouveau roman, La Reprise, en dessine exactement le projet. On y retrouve les thèmes et les motifs qui hantent ses livres depuis plus d'un demi-siècle, mais recyclés, infléchis. On peut le lire particulièrement comme un remake des Gommes qui était déjà un jeu de miroirs avec Œdipe Roi de Sophocle. Inutile, cependant, de se harnacher de l'œuvre complète de l'auteur ni des quelques tonnes d'exégèse que l'Université a sécrétées sur elle pour apprécier cet ouvrage. A 80 ans, Alain Robbe-Grillet s'amuse toujours avec une jeunesse intacte et l'on peut aborder La Reprise pour le seul plaisir d'une narration ludique, qui jongle avec les stéréotypes du roman d'espionnage et ceux de la littérature érotique.

Depuis 1963, date à laquelle il a publié le manifeste esthétique et politique intitulé Pour un Nouveau Roman, les livres d'ARG sont supposés être ennuyeux, illisibles, desséchés, soupçon qui entache d'ailleurs ceux de tous les auteurs qu'il a réunis à cette époque aux Editions de Minuit: Michel Butor, Robert Pinget, Claude Simon… A nouveau, il démontre joyeusement le contraire en revenant au roman vingt ans après Djinn. «Une fois de plus», dit Michel Contat, dans l'introduction au numéro anniversaire de la revue Critique, «Robbe-Grillet s'avance dans son labyrinthe de miroirs, de couloirs interminables, de photographies surexposées, de gestes ébauchés, de poses ou d'images érotiques, bric-à-brac de reliques, de chaussures de bal abandonnées, de cartes postales de fétiches, de récits suspendus, de figures sardoniques de la mort.»

Le récit commence dans un train bondé qui roule vers Berlin partagé. On est en 1949, l'Allemagne est dévastée, les espions y pullulent. Le narrateur est d'ailleurs en mission. Il laisse sa place un instant pour la retrouver occupée par son double parfait, à l'exception de la fausse moustache dont le voyageur français s'est affublé. Ainsi s'enclenche une narration complexe, qui se précipite dans des impasses, rebondit sur des contradictions, s'évapore dans des rêves. Le passager moustachu dit s'appeler Henri Paul Jean Robin, dit HR, dit Ascher, l'homme de cendres. Cet ingénieur né à Brest partage avec l'auteur l'obsession du double qu'on trouve dans tous ses romans et tous ses films. ARG a raconté tant de fois ses rencontres un peu partout dans le monde mais d'abord, enfant, sur une plage bretonne, avec un alter ego qui ne le reconnaissait pas, un souvenir qu'il reprend ici. Arrivé à Berlin, très perturbé, Robin traverse la ville en ruine avec son contact, un nommé Pierre Garin: «C'était comme la visite guidée d'une antique cité disparue, Hiéropolis, Thèbes ou Corinthe.»

Voilà une clef: comme dans Les Gommes, en 1953 déjà, on nous emmène chez Œdipe. Les deux agents se rendent d'ailleurs au domicile abandonné de J.K., la belle Joëlle Kastanjevica, dite Jo Kast. Nous la retrouverons plus tard, tenant un magasin discret de charmantes poupées vivantes, petites prostituées (consentantes!) qui œuvrent au «Sphinx». La plus perverse est sans doute sa fille Gegenecke dont le nom signifie Antigone (!). Elles et bien d'autres mèneront en bateau le pauvre HR, qui semble perpétuellement sous l'effet de drogues, narcotiques et autres poisons. Les morts tombent et se relèvent. Des souterrains mystérieux relient les lieux du crime. Difficile de tracer la logique d'un récit où les hallucinations et les fantasmes ont leur bonne part. Le narrateur lui-même s'égare. Heureusement, une autre instance vient corriger son récit par des notes en bas de page qui prennent de plus en plus d'importance, rétablissant une vérité différente.

Il est très intéressant de lire en parallèle les entretiens et les conférences donnés pendant plus de cinquante ans et recueillis par Olivier Corpet sous le titre Le Voyageur. On y voit l'évolution d'une pensée théorique toujours prête à faire sa propre exégèse. Robbe-Grillet, qui a réalisé de nombreux films et écrit le synopsis de L'Année dernière à Marienbad d'Alain Resnais, évoque longuement son rapport à l'image. L'imbrication de la biographie de cet ingénieur agronome avec la fiction y est aussi analysée: ainsi de la tempête de Noël 1999 qui ravagea le parc de sa propriété normande et lui déchira le cœur. Ce recueil est encore un résumé des combats esthétiques des années 60 et 70. Quant au numéro de Critique, riche et amusant, il comporte des analyses très fines, dont celle de Tom Bishop, et un inédit, C'est Gravida qui vous appelle, synopsis d'un film à venir en 2002.