Genre: Roman
Qui ? Vladimir Bartol
Titre: Alamut
Trad. du slovènepar Andrée Lück-Gaye
Chez qui ? Phébus, 590 p.

Une véritable malédiction a longtemps frappé certaines littératures d’Europe centrale, parce que leurs auteurs usaient de langues très minoritaires. C’est le cas de Vladimir Bartol dont le magistral Alamut – publié en 1938 à Ljubljana et aujourd’hui réédité chez Phébus dans une nouvelle traduction – est considéré comme l’un des romans majeurs des lettres slovènes.

Un roman qui, hors de ce pays, n’a toujours pas la place qu’il mérite bien qu’il soit tragiquement prémonitoire, car ce sont les méthodes mêmes du terrorisme islamique actuel que Vladimir Bartol y décrit, avec une précision clinique et cinquante ans d’avance, tout en situant son récit dans l’Iran des XIe et XIIe siècles.

Esprit nomade

Né à Trieste en 1903, mort en 1967, philosophe, traducteur de Nietzsche et de Freud, mais surtout romancier, Vladimir Bartol est un de ces esprits nomades qui échappent aux étiquettes, comme Elias Canetti ou Mircea Eliade.

Toute sa vie, ce modeste citoyen de Ljubljana dut utiliser des masques pour glisser, entre les lignes de ses fabulations, des idées terriblement subversives. Apparemment, Alamut ressemble à une chanson de geste médiévale, avec un zeste de Mille et une nuits. En réalité, ce brûlot démonte des mécanismes bien plus infernaux: intolérance religieuse, obscurantisme, fascisme spirituel, sous la double bannière de la servitude sociale et de la mégalomanie politique.

Le récit s’ouvre au printemps de l’an 1092. Sur la route militaire qui part de Samarkand en longeant les monts d’Elbourz, une caravane – dromadaires, chameaux, mulets – conduit vers une destination inconnue une adolescente vendue par son maître, à Boukhara. Pendant ce temps, sur la même piste, le jeune Avani chevauche un petit âne noiraud. Il a «enlevé ses amulettes d’enfant pour enrouler un turban d’homme autour de sa tête» et il se rend chez un ami de son grand-père qui fera de lui un fedayin trempé dans l’acier: le redoutable et machiavélique Hassan Ibn Sabbâh, qui dispense l’enseignement des chiites et qui est le chef de la non moins redoutable secte des Assassins.

Fous de Dieu

Retranché dans sa bastille d’Alamut, un inexpugnable nid d’aigle, ce Caligula oriental va orchestrer une véritable guerre sainte contre le pouvoir turc. Lequel menace d’imposer aux musulmans d’Iran la doctrine sunnite enseignée par les dignitaires de Bagdad. Face à l’ennemi, Hassan Ibn Sabbâh paraît d’abord bien faible. Mais il saura le faire reculer avec sa petite troupe de fedayins, des desperados fanatisés qu’il dressera comme des chiens avant de les gaver de haschisch, de leur ouvrir les portes de son harem peuplé de jouvencelles, et de les lancer dans des opérations suicides où ils s’immoleront corps et âme, à la gloire du Prophète. Ces fous de Dieu, Vladimir Bartol les met en scène en multipliant les rebondissements, une suite de complots et de meurtres, d’exactions et de tortures décrites avec une froideur extrême.

«Un fedayin est prêt à se sacrifier sans poser de question sur ordre du chef suprême. S’il meurt dans ces conditions, il devient un martyr», écrit Vladimir Bartol, qui a tout compris, tout deviné… Il n’ignore pas que les causes sacrées peuvent contraindre les hommes à s’égarer dans les pires ténèbres, pour mériter leur salut. Et l’on s’aperçoit, en avançant dans ce roman implacable, que les manipulations psychologiques orchestrées par Hassan Ibn Sabbâh sont déjà dignes d’un certain Ben Laden. Son rêve? Devenir la terreur des puissances étrangères, quelles qu’elles soient. Sa méthode? Inculquer à ses jeunes recrues «un désir fou de la mort». Quant à sa force, elle est fondée sur la connaissance minutieuse des faiblesses humaines, avec une seule doctrine: «Rien n’est vrai, tout est permis.» Et le maître d’Alamut ajoute: «J’ai compris que le peuple est nonchalant et paresseux. J’ai frappé à la porte de la bêtise et de la crédulité des gens, de leur concupiscence, de leurs désirs égoïstes. Les portes se sont ouvertes en grand. Je suis devenu un prophète populaire.»

Le mode d’emploi du terrorisme? Réponse dans Alamut, une fable qui éclaire l’actualité d’une lumière diabolique.

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Vladimir Bartol

«Alamut»

«C’était Alamut, la forteresse la plus puissante parmi la cinquantaine édifiées dans la région de Rudbar»