Genre: Anthologie
Qui ? Sous la direction de Raymond Gay-Crosier et Agnès Spiquel-Courtille
Titre: Camus
Chez qui ? L’Herne, 376 p.

«Frère de soleil», c’est ainsi que l’appelait son ami écrivain Emmanuel Roblès. 53 ans après sa mort, les rayons fraternels d’Albert Camus réchauffent toujours. Quand on referme le kaléidoscopique Cahier de L’Herne paru à l’occasion du centenaire de sa naissance, on a l’impression d’avoir été invité à une joyeuse réunion familiale. A cette vaste table, il n’y a pas de sujets tabous, ni de patriarche levant une main pour signifier que tel sujet est clos.

«Camus, c’est une voix qui ne cesse de stimuler les esprits, une voix qui atteint, qui pose des questions, une voix qui se parle, qui nous parle. C’est ainsi, je crois, que les gens le rencontrent. Aujourd’hui, le lecteur, d’où qu’il vienne, reconnaît immédiatement en lui un frère flâneur de l’existence», confie Raymond Gay-Crosier (photo), directeur de cette publication avec Agnès Spiquel-Courtille. Eternelle, l’œuvre d’Albert Camus? C’est à croire que le ciel essaie de se racheter depuis l’accident de la route qui emporta l’écrivain à 46 ans, en 1960. Tellement trop tôt. Mais Camus avait eu le temps de semer quelque chose: «En effet, note Raymond Gay-Crosier, chaque nouvelle génération puise dans son œuvre, s’approprie les valeurs qu’elle contient et les redéfinit à son tour.»

Revenons à ce funeste 4 janvier 1960. A cette époque, le jeune Raymond Gay-Crosier avait 23 ans et étudiait à Bâle. Le lendemain, il avait un cours de littérature du XVIIIe siècle avec un certain Jean Starobinski. L’auteur de La Transparence et l’obstacle était entré dans la salle d’un pas lent en déclarant: «Aujourd’hui, nous parlerons de Camus.» Et le cours improvisé s’était prolongé à la cafétéria, avec quelques passionnés dont Raymond Gay-Crosier déjà décidé à écrire une thèse sur cet écrivain nobélisé qu’il n’a jamais rencontré. Aujourd’hui, il est l’un des plus grands spécialistes vivants de l’œuvre de Camus: cofondateur de la Société des études camusiennes avec feu Jacqueline Lévi-Valensi, coéditeur des tomes I et II, et directeur des tomes III et IV des Œuvres complètes de Camus en Pléiade, Raymond Gay-Crosier a l’originalité d’être Suisse de naissance et d’avoir mené toute sa carrière académique à l’université de Floride à Gainsville.

Est-ce le signe que la France a longtemps snobé Camus, avant de se raviser et de vouloir le panthéoniser? «Non, pondère le spécialiste, il y a une partie considérable du grand public, et une portion minoritaire de l’élite intellectuelle qui l’a toujours apprécié. Le reste de l’élite et la gauche en particulier maintiennent un rapport qui est au mieux distancié, au pire un refus catégorique, et ce jusqu’à nos jours. Quant à la volonté de transférer ses cendres au Panthéon, c’était là un coup de Sarkozy qui heureusement n’a pas abouti. Camus en aurait été horrifié!»

Si l’auteur de L’Etranger n’est en aucun cas récupérable politiquement, Camus n’en a pas moins généré des malentendus tenaces. Déjà parce que son for intérieur est bien gardé, même de lui. «Pour moi la vie est secrète. Elle l’est à l’égard des autres mais aussi elle doit l’être à mes propres yeux, je ne dois pas la révéler dans les mots. Sourde et informulée c’est ainsi qu’elle est riche pour moi», écrit-il en 1958. Notre guide et exégète Raymond Gay-Crosier commente: «Nous voilà au cœur du secret. Camus a entretenu avec sa mère, demi-sourde et illettrée, un rapport extraordinaire. Les premières lignes de ses Carnets évoquent sa sensibilité construite sur cette vénération. Et Camus adulte restera le témoin respectueux et ironique à la fois de ce mystère fondateur.»

Surtout ne pas trancher

De l’enfance pauvre à Belcourt, faubourg ouvrier d’Alger au Quartier latin (qu’il aimait aussi), du très hédoniste Noces à la très anxieuse Chute, du metteur en scène bouillonnant et généreux à l’ermite de Lourmarin, Albert Camus faisait jouer les contrastes. L’expert en sait quelque chose: «Les contradictions étaient pour lui le sel de la vie! Je dirais même que le flou est une nécessité incontournable, qui définit l’homme. Jongleur de paradoxes, il avait pour devise: ne pas trancher. Trancher la tension existentielle, c’est abolir la vie. C’est cela, la «pensée de midi» qui sous-tend L’Homme révolté, ce texte qui a tant mis en rage l’élite de Saint-Germain-des-Prés à l’époque.»

Pourtant, quand on regarde ses célèbres portraits photo taillés à la serpe – Bogart au profil ténébreux, col de manteau relevé et Gauloise au bec, icône warholienne du French thinker, Camus ne semble ni flou ni en retrait de son temps. Raymond Gay-Crosier: «Se définir unilatéralement, c’est s’enfermer, c’est renoncer aux options que la vie lui propose.» Ainsi par exemple, Camus qui aimait tant le recueillement et la solitude a failli acheter un appartement sur la très chic place Vendôme, avant d’opter finalement pour le village perché de Lourmarin dans le Lubéron. De même, la «sensibilité» quasi religieuse qu’il éprouve pour sa mère aurait pu faire de lui un vieux garçon. Or on le sait, ce fut un homme à femmes par excellence: pas moins de quatre relations simultanées l’année de sa mort!

La première fois qu’il l’a rencontré, son futur biographe, Olivier Todd, a eu en face de lui un redoutable Casanova: «Camus arrive au comptoir et regarde ma femme en la déshabillant des yeux. Je dis tout haut: «Mais il se prend pour qui, ce con?» espérant qu’il m’entende. Mon ami me dit: Il se prend pour Albert Camus.» Par chance, Todd n’est pas rancunier et conclut, dans sa contribution pour L’Herne: «Malgré ses travers, il me paraît plus qu’estimable.»

«Intensément présent» (selon Agnès Spiquel), «présence morale» (selon Jean Grenier), «homme complet» (selon un camarade de khâgne), Camus, tout mystérieux et ambivalent qu’il était, offre toujours de quoi désaltérer chaque génération assoiffée. Tout en se refusant à jouer au gourou. «Il n’aimait pas du tout cette étiquette de «maître à penser» qu’on voulait lui attribuer! Ce qu’il voulait être, c’est un inspirateur d’idées et de valeurs, sources d’interprétations diverses. Même une réponse, pour lui, était source d’une autre question», assure Raymond Gay-Crosier.

A l’époque, cette retenue était assez mal vue. Celui qui disait à un journaliste: «Je ne vis pas sur un trépied, je marche du même pas que tous dans les rues du temps» ne pouvait séduire une jeunesse en quête d’un système radical contre les grands maux du siècle. Comme l’écrivait si bien son ami Roger Martin du Gard: «Livrés à leurs ardeurs fanatiques, (les jeunes) n’ont pu s’aligner sur la ferme, prudente et parfois énigmatique démarche intellectuelle de Camus…» A mesure que sa famille politique naturelle, la gauche, se laissait fasciner par le totalitarisme stalinien, la voix de Camus, dénonçant autant le franquisme que la terreur rouge et les chars à Budapest, devenait inaudible.

A l’instar de George Orwell, avec qui il partageait les impératifs moraux au cœur de la Guerre froide, Camus rejetait la logique des blocs politiques. «Il refusait de choisir entre l’est et l’ouest, explique Raymond Gay-Crosier, il croyait juste de tirer parti de toutes les cultures du monde.» En revanche, il avait une admiration particulière pour la civilisation européenne, «lieu de la diversité des pensées, des oppositions», dont la dialectique «n’aboutit pas à une sorte d’idéologie à la fois totalitaire et orthodoxe». Il craignait, dans un après-guerre hanté par la bombe, pour la survie de ce monde pluriel et fragile.

Non, Camus n’a pas été l’avocat de l’Ouest. Lors de son unique séjour aux Etats-Unis, il fut suivi par le FBI. L’agent chargé de le filer a laissé d’ailleurs un remarquable résumé en trois lignes de la théorie de l’absurde, en concluant toutefois à l’absence d’«activité subversive ou politique de la part du sujet» – ces pièces d’archives sont à lire dans ce beau Cahier de L’Herne.

Un Algérien problématique

Le seul reproche qui lui colle toujours à la peau touche à l’Algérie. Raymond Gay-Crosier se fait avocat de la défense: «Ce fut sa tragédie personnelle. Souvent on oublie ses reportages dénonçant la misère en Kabylie et surtout l’Appel pour une trêve civile en Algérie, qui ne fut entendu ni par la gauche ni par la droite.» Certes, mais ne pouvait-il imaginer vivre avec un passeport étranger dans une Algérie indépendante? «L’idée de l’indépendance était difficile à accepter. Descendant de la troisième génération d’immigrés, il se sentait le droit d’y vivre. Et aussi du fait de sa mère. Savez-vous qu’il a tenté de la faire venir en France? Elle n’a pas supporté et elle est retournée en Algérie.» On pense à cette fameuse phrase, en réponse à un étudiant algérien qui l’apostrophait: «Je défendrai ma mère avant la justice.» Une façon de dire qu’il condamnait tout idéal de justice qui se réaliserait sur les cadavres des innocents.

L’écrivain polonais Czeslaw Milosz dit de Camus qu’il «ne ricanait pas, ce qui le rendait vulnérable», et qu’«il avait le courage de dire des choses élémentaires.» Des qualités de frère, sans aucun doute.

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Raymond Gay-Crosier

«Sisyphe pousse son rocher sachant très bien qu’il va retomber, mais jouissant, juste avant qu’il ne lui échappe, d’un sentiment de supériorité vis-à-vis des dieux qui le punissent, car il sait qu’ils ne peuvent pas lui ôter ce plaisir. C’est cet acte de révolte que Camus offre à l’homme moderne»