Genre: Bande dessinée
Qui ? Jacques Ferrandez
Titre: L’Etranger
Chez qui ? Gallimard, coll. Fétiche, 136 p.

«Aujourd’hui, maman est morte». Lapidaire, l’incipit de L’Etranger, ce bémol d’indifférence, ne figure qu’à la seconde page de l’adaptation que Jacques Ferrandez fait du roman d’Albert Camus, à l’occasion du centenaire de l’écrivain. Comme nous ne sommes plus dans un monologue littéraire, mais dans une bande dessinée, la première page, muette, est toute dévolue au dessin. Plan large sur Alger, présentation du narrateur, Meursault, courant derrière le bus. Assis dans le véhicule qui le mène à l’asile, Meursault s’assoupit, se souvient.

Manifeste poétique de l’absurde existentiel, L’Etranger (1942) relate l’histoire de cet homme condamné à mort non parce qu’il a tué un homme mais parce qu’il n’a pas pleuré à l’enterrement de sa mère. Comme tout chef-d’œuvre de la littérature, il inspire une crainte légitime par rapport aux exercices d’illustration.

Né à Alger, Jacques Ferrandez (Carnets d’Orient, consacré à la période coloniale avant la guerre d’Algérie) était le dessinateur tout désigné pour mettre en images le livre solaire de Camus – il a déjà d’ailleurs adapté L’Hôte. Au trait, tendance ligne claire prattienne, et à l’aquarelle, il excelle à restituer l’ambiance de l’époque, à recréer la ville et les paysages d’autrefois. Il s’amuse à semer quelques clés, en prêtant par exemple les traits de Sartre au journaliste couvrant le procès de Meursault. Il travaille souvent par double page, incruste les vignettes sur un fond aquarellé dont les jaunes expriment le soleil écrasant qui se brise en morceaux sur le sable et sur la mer.

Il ne fait jamais le malin, trouve des équivalences graphiques simples et efficaces aux formules de l’écrivain, quitte à se passer des mots s’il le faut: les «quatre coups brefs» frappés «sur la porte du malheur» sont rendus par quatre plans sur la main armée de Meursault, alignés dans un format décroissant susceptible de traduire la destruction de «l’équilibre du jour». Dans son adaptation cinématographique, Luchino Visconti proposait déjà d’étonnantes inventions visuelles, comme le mouvement de caméra sur le cercueil de la mère butant contre un clou. Sans doute L’Etranger, ce roman philosophique gorgé de lumière et privilégiant la litote, stimule-t-il les inventions visuelles.

Au terme du récit, le dessinateur recourt au travelling arrière. Passant d’un gros plan sur le visage de Meursault, il s’éloigne, sort de la cellule par la lucarne, découvre les toits de la prison et, au-dessus, le ciel nocturne, immense, tandis qu’en off tombe la dernière phrase du roman: indifférent à lui-même, à l’autre et au monde, Meursault souhaite que de nombreux spectateurs assistent à son exécution – «et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine».

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