Mentor

«Albert Cossery nous invite à en faire le moins possible»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Marc Agron a choisi l’auteur des «Hommes oubliés de Dieu»

Commençons par la fin.

Lorsque le 22 juin 2008 Albert Cossery est retrouvé sans vie à 96 ans dans sa chambre d’hôtel, c’est le «service de la voirie des existences» qui vient enlever le corps. Pourquoi?

En France, lorsqu’on meurt en route ou ailleurs que chez soi, à l’extérieur de son domicile, c’est la police qui est chargée de la conventionnelle levée du corps.

Celui qu’on surnommait le «Voltaire du Nil» aura passé (à part quelques années à Montmartre) le plus clair de son existence dans le mythique hôtel La Louisiane, rue de Seine.

Héros «oubliés de Dieu»

On dit qu’il ne sortait de sa chambre que vers 14h, habillé comme un prince, l’œil espiègle, afin de féconder son œuvre par l’observation minutieuse des gens, empruntant toujours le même circuit; Café de Flore-Brasserie Lipp-Les Deux Magots-Le Chai de l’Abbaye-le jardin du Luxembourg, où il pouvait, lentement, contempler le monde. Dans les rues, il rôdait et observait ses congénères, photographiait mentalement leurs comportements, leurs occupations, leur physiognomonie mentale.

Ses héros sont les mendiants, les prostituées, les va-nu-pieds, les manchots, les trafiquants en tout genre, les «oubliés de Dieu», comme les nomme le titre de son premier livre qui annonçait déjà ceux qui allaient suivre; Les fainéants dans la vallée fertile, Mendiants et orgueilleux, Les couleurs de l’infamie, La violence et la dérision… Pour Cossery, la violence est celle des nantis, la dérision est l’arme des opprimés. La paresse, une philosophie…

Vie modeste

Si tous les romans de Cossery se passent en Egypte, qui a forgé sa sagesse, c’est l’homme universel qui est décrit. A tous, l’écrivain suggère d’en faire le moins possible et de réaliser qu’ils ne sont rien, malgré l’orgueil et la vanité qui les animent.

Ayant décidé qu’il ne travaillerait jamais (il a vécu chichement de ses droits d’auteur) et qu’il ne posséderait rien, il souhaitait qu’un lecteur, une fois terminée la lecture d’un de ses livres, décide de ne plus aller travailler le lendemain…

Celui qui est né dans une famille copte d’Egypte d’origine grecque et syrienne avait étudié au lycée français du Caire avant de s’installer à Paris. Il aurait pu posséder des sculptures de son ami Giacometti ou des toiles qu’on voulait lui offrir, mais il refusait car, disait-il, il les aurait vendues, comme il aurait vendu ses dents en or… s’il en avait eu.

«Accent» égyptien

L’un de ses personnages, professeur de philosophie (Mendiants et orgueilleux), ne devient-il pas mendiant afin d’approcher au plus près son sujet d’étude? Un autre, qui a décidé de travailler et qui l’annonce à ses parents, s’entend dire: «Qu’est-ce que j’entends? Tu veux travailler! Qu’est-ce qui te déplaît dans cette maison? Fils ingrat! Je t’ai nourri et habillé pendant des années et voilà tes remerciements!» (Les fainéants dans la vallée fertile).

Est-ce le fait d’aimer les auteurs francophones dont le français n’est pas la langue maternelle qui m’a attiré chez Cossery? Ou est-ce plutôt mon goût immodéré pour les écrivains qui «mine de rien» vous apportent bien davantage par la fiction (humour et dérision) que n’importe quel ouvrage d’histoire, essai de philosophie ou de politique dont l’ambition est de convaincre par des postulats bien argumentés?

Il est probable que son «accent» égyptien en écriture, comme d’autres possèdent le leur (Nabokov, Ionesco, Beckett, Kundera, Makine ou Kristof), m’a inspiré à ne pas chercher à dissimuler le mien, alors que le français est devenu ma langue d’écriture.

«Une phrase par jour, c’est beaucoup»

Mon choix aurait pu être Lawrence Durrell (qui a dû lire Cossery avant d’écrire son immense Quatuor d’Alexandrie), Jil Silberstein, mon «mentor vivant» dont l’œuvre poétique en prose est magistrale, ou Agota Kristof, amie disparue, que j’ai côtoyée au sein d’une troupe de théâtre et qui m’a profondément marqué.

J’ai présenté mon premier manuscrit à un éditeur sérieux à l’âge de 28 ans (qui l’accepta en me demandant de le retravailler un peu) pour ne commencer à publier que vingt-cinq ans plus tard, me trouvant «enceinte» de plusieurs livres. N’ayant pas l’impression d’avoir perdu mon temps, je me sens en cela, humblement, proche de mon Mentor.

Quelqu’un s’est amusé à calculer que Cossery, avec seulement huit livres publiés, n’avait écrit qu’une phrase par jour. Quand on lui en fit la remarque (le reproche?), il répondit: «Une phrase par jour, c’est beaucoup!»

Je me plais à imaginer que, lorsqu’on vint chercher le corps inanimé du Pharaon Cossery, l’écrivain chuchota à l’oreille du policier qui le transportait l’une de ses phrases célèbres: «Regarde mes mains, elles n’ont jamais travaillé depuis deux mille ans.»


Profil

Né en 1963 à Zagreb, Marc Agron est arrivé en Suisse à 19 ans. Il a suivi des études de lettres modernes à l’Université de Neuchâtel, ainsi qu’une formation de libraire à Lausanne. Marc Agron est devenu spécialiste de livres anciens.

1996 Ouverture avec Michelle Ukaj de la libraire galerie Univers à Lausanne.

1995 Variation poétique pour «Pays de Vaud» de C. F. Ramuz (Editions Marguerat, épuisé)

2017 «Mémoire des cellules», roman (L’Age d’Homme).

2018 «Carrousel du vent», roman (L’Age d’Homme).


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