Cinéma

Albert Dupontel: «Un pamphlet contre l’époque actuelle»

Albert Dupontel évoque son travail d’acteur et de réalisateur sur «Au revoir là-haut»

Si Dingo, le copain de Mickey, carburait aux amphétamines, personne ne l’aurait mieux interprété au cinéma qu’Albert Dupontel. A travers les films dans lesquels il joue et ceux qu’il réalise (Bernie, Le Créateur, Enfermés dehors, Le Vilain, 9 mois ferme), l’acteur a imposé un personnage d’enragé avec un courant d’air entre les oreilles.

Sans rien abjurer de sa noirceur, il signe avec Au revoir là-haut une épopée formidable. Passionné, volubile, la sensibilité à fleur de peau et vibrant d’amour du cinéma, Albert Dupontel raconte cette aventure.

Le Temps: Au revoir là-haut est très noir, mais moins trash que vos autres films. Vous avez changé?

Albert Dupontel: Non. Il n’y a pas de stratégie de carrière, juste une gourmandise intellectuelle. Le livre était un pied d’appel. Je me sentais en accointance avec Pierre Lemaitre et légitimé pour l’adapter. L’ambition visuelle est présente dans tous mes films. Mais le propos était délibérément restreint. J’étais dans une cage mentale, je souffrais sans doute inconsciemment de ne pas pouvoir me réinventer. Le livre m’en a donné l’occasion. Si demain je tombais sur une nouvelle histoire formidable, je rebondirais tout de suite. Pour l’instant, je suis condamné à vous décevoir dans mon prochain film…

– Le livre de 600 pages a demandé un gros travail d’adaptation. Comment avez-vous travaillé avec Pierre Lemaitre?

– Pierre n’a pas été intrusif. Il m’a guidé dans l’adaptation, a validé chaque modification importante. Cela comptait pour moi, car je craignais d’être hors sujet et de décevoir les lecteurs.

– Des Sentiers de la gloire, de Kubrick, au Long Dimanche de fiançailles, de Jean-Pierre Jeunet, dans lequel vous jouez, quels ont été vos modèles iconographiques pour la guerre de 1914?

– J’ai un point commun avec Jean-Pierre Jeunet: j’aime beaucoup l’image. Lui, c’est le maestro. Il a ressuscité le cinéma visuel en France, le cinéma de Carné, de Duvivier, de Renoir. Mon cinéma est plus heurté, plus frontal, il se tient dans une frénésie palpable… Les Sentiers de la gloire est un film assez objectif. On est dans le réel. Au revoir… est un film fictif qui autorise les points de vue imaginaires. J’ai plutôt cherché mes références dans les premiers films consacrés à cette guerre: Les Croix de bois, de Raymond Bernard, A l’Ouest rien de nouveau, de Lewis Milestone, Wings, de William A. Wellman…

Pour le son, j’ai demandé à l’ingénieur du son de l’imaginer. Il a trouvé des témoignages racontant précisément le bruit des explosions, un obus de 150 ou des shrapnels pétant dans le ciel. Il y a une grande part d’invention dans sa reconstitution, mais on doit être proche de la vérité historique.

– Le casting d’Au revoir là-haut est impressionnant. A commencer par Nahuel Pérez Biscayart dans le rôle d’Edouard…

– Je commençais à douter de la faisabilité de ce rôle, le plus intéressant à mon goût. Les jeunes premiers du cinéma français me tournaient le dos. Ils disaient «Quand même, un masque, pas de voix, ça fait beaucoup… Où suis-je?» Et tout à coup, paf! Y a un gamin qui entre dans la pièce. En voyant sa démarche, ses yeux, je me suis dit «Ah, le voilà.»

Il était le meilleur. Pas encore star, disponible, travailleur, rigoureux, d’une grande maturité. Il a fait les beaux-arts à Buenos Aires, il sait dessiner, ce sont ses mains qu’on voit quand il fait du fusain ou pétrit la glaise. Il a pris des cours de danse spécifiques de l’époque. Ses yeux sont très expressifs, on avait des focales spéciales pour aller chercher son regard. On a eu de la chance tous azimuts.

– Pressenti pour le rôle d’Albert Maillard, Bouli Lanners a déclaré forfait et vous l’avez remplacé. En quoi le film aurait été différent avec lui?

– Difficile à dire une fois que le film est fait. Dans l’écriture, je voyais Maillard plus vieux – il y avait des gens de plus de 50 ans dans les tranchées. Et puis, deux mois avant le tournage, Bouli, trop fatigué, me dit qu’il renonçait. Donc je m’y suis collé à regret. C’était frustrant, comme de se réjouir de manger un plat et qu’au restaurant on vous dit: «Tu vas le cuisiner toi-même…»

Ce qui est bien, c’est que mon déplaisir d’acteur ne se voit pas trop. Je me suis appuyé sur les autres. Leur enthousiasme, leur implication m’ont aidé à m’oublier, car la caméra aime bien quand on s’oublie. Garder le contrôle du plateau et puis s’oublier pour faire Maillard, c’était une schizophrénie intime compliquée.

– Vous révélez une touche de mélancolie plus profonde que dans vos films antérieurs…

– Je ne sais pas. La fin de Bernie est très triste. Mais Bernie est un fou primitif, et Edouard Péricourt un poète. Le film gagne en dimension narrative, ésotérique. Il est à l’image de ses héros.

– Niels Arestrup atteint un niveau d’excellence surhumain…

– Ah oui, il est prodigieux. J’ai toujours pensé à lui pour le rôle de Marcel Péricourt et toujours soupçonné que, sous un aspect sobre et austère, ce grand acteur camoufle une énorme sensibilité. Les scènes avec Philippe Uchan dans le rôle de cet imbécile de Labourdin, c’est Strindberg contre Feydeau… Deux mondes qui s’affrontent. Nils a tout répété, sauf la scène de la fin. Le jour J, il était gorgé d’émotion, c’était absolument parfait. Il y avait un abandon intime presque gênant à filmer.

– Au revoir là-haut est-il un film politique?

– Oui, c’est un film politique. J’ai demandé à Pierre si son livre était un pamphlet contre l’époque actuelle, il m’a dit oui. Le génie est d’avoir transposé ce discours dans une autre époque. Cela permet d’ouater la frontalité du film. Pradelle c’est le grand prédateur social qui se sert de la guerre avec cynisme. Ce genre de types existe toujours. Ce sont ceux qui virent des gens, qui ferment des journaux d’un trait de plume. Oui, ils existent, et ils font du mal. Ils changent même le climat! L’ego humain a fini par attenter à la nature!

– Les masques sont des personnages essentiels du film. Comment ont-ils été conçus?

– Dans le livre, ce sont des masques sobres et assez pauvres qu’Edouard fait avec ce qu’il trouve, car Pierre est soucieux de réalisme. Edouard est un grand artiste. Il est au courant de ce qui se fait à Paris. Il y a cent ans, tout l’art mondial y a rendez-vous: le cubisme, le postimpressionnisme, le dadaïsme, le surréalisme… Ces tendances imprègnent les masques qui traduisent les états d’âme d’Edouard.

Avec leur créatrice, Cécile Kretshmar, on a cherché le référent des humeurs d’Edouard. Des masques vénitiens quand ça va bien, puis un masque de tragédie grecque dont la grimace s’inverse en sourire, un masque de Guignol, de Fantômas, mais encore l’urinoir de Duchamp, le baiser de Brancusi et des créations originales, la neige, la pluie le vent.

Il y a encore la figure paternelle, cette tête de lion dont la crinière se compose de billets de banque. Et le dernier, le masque de paon qui annonce le dénouement…

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