Il collait son oreille au pavillon vibrant, la nuit, quand personne n'y prenait garde. Albert avait

12 ans, en 1940, à Francfort. Il écoutait du jazz, Count Basie et Duke Ellington, sur la radio de l'ennemi. Parfois, il se rendait même dans un Hot Club clandestin, un bouge dégénéré selon les nazis. Plus tard, dans les bases militaires de la glorieuse armée américaine, il trafiquait des standards sur un trombone d'adoption. Il aimait Lennie Tristano, les arrangements en quinconce et les nocturnes qui ne finissaient pas. Albert Mangelsdorff est décédé, lundi, après une maladie au souffle long.

Marque de fabrique

On se souvient de cette année où il était passé par Cully, avec le Biennois Reto Weber et une troupe de frappeurs cosmopolites. Il tirait sur sa coulisse huilée, pratiquait ses doubles, ses triples sons en harmonique, ses «multiphonics». C'était une marque de fabrique. Pas la seule. Albert Mangelsdorff avait réussi ce passage du bop au free, auxquels peu s'étaient essayés sur un instrument que certains innocents pensent encore pataud. L'Allemand intercontinental s'affirmait au carrefour de J.J. Johnson et Roswell Rudd. Tous les états du trombone. L'amour de John Lewis et de John Tchicai. De Lee Konitz et Peter Brötzmann. Ses alliés, d'un soir, d'une vie, ne pouvaient qu'admirer la largeur du spectre.

Il est né le 5 septembre 1928, alors que l'Europe ne s'était encore lancé en jazz qu'avec parcimonie. Il a changé cela, nommé «Meilleur tromboniste du monde» par la Revue outre-atlantique Downbeat. Albert Mangelsdorff ne jouait pas pour conquérir l'Ouest, il jouait pour unir les pôles au sein de son Globe Unity Orchestra. Improvisateur au chant monkien, directeur musical du Jazz Festival de Berlin depuis les années 90, il laisse une discographie extensive (dont un impérial solo, baptisé Purity) et un héritage profond pour les partisans de la coulisse.