Albertine a un appétit dévorant pour la vie, les rencontres et le jeu. Mais ne serait-ce pas la même chose? Pour la célèbre illustratrice genevoise, si. La vie est un amusement permanent, c’est d’ailleurs ce qui la rend délicieuse. Les humains sont d’incroyables personnages. Et son travail, ses techniques, ses méthodes ne sont que les règles d’un autre jeu.

Albertine estime pouvoir aujourd’hui s’en affranchir, les dépasser et se permet de renverser les pions sur la table. Elle regarde le monde, observe les sociétés, admire les lieux, scrute les passants, guette les instants. L’œil «comme un appareil photo», dit-elle, elle se délecte des situations «saugrenues, drôles, cocasses, inattendues, touchantes». Elle se nourrit d’images. Emmagasinées dans sa tête, listées dans des carnets, griffonnées sur un bout de papier, ses idées se bousculent, se chahutent, se répondent. «Je dois digérer cette grande brassée visuelle. Je fais le tri et je pose tout dans un unique dessin.»

Enjambée des barrières

Elle a l’art de formuler ses vérités en images, Albertine. La maïeutique, par le crayon. «C’est important de pouvoir sortir, d’une façon ou d’une autre, ce qui nous trotte dans la tête.» La Genevoise esquisse ce qui se dégage de ce grand cafouillage. Son mari, Germano Zullo, utilise les mots. Ce binôme couche sur le papier des histoires, des saynètes, des poèmes et des fables, qui se composent en phrases et en images. Connus pour leurs créations destinées aux enfants, auteurs de plus de 20 livres jeunesse.

Mais Albertine refuse cette appellation. Trop restrictive. «Quand nous travaillons sur un nouveau projet, nous ne pensons jamais aux enfants. Ce sont des individus multiples, qui n’ont pas le même âge. Il serait erroné de les considérer comme un ensemble et inapproprié de se mettre à leur place. Du moment qu’ils ouvrent un livre ou regardent une page, ils sont prêts à faire un voyage.»

D’ailleurs, plusieurs de ces livres s’adressent aussi bien aux petits qu’aux adultes. C’est le cas de Mon tout petit, Les Oiseaux ou encore Les Gratte-ciel. Le tandem le sait et s’en amuse, notamment en proposant une double lecture dans Le Président du monde, une fable politico-rigolote dont la perception diffère selon si on est un enfant ou un grand.

Dans un registre différent, le couple s’est également penché sur l’écriture et l’illustration d’histoires érotiques, bien destinées aux adultes. «Nos réalisations sont représentatives des différentes périodes de la vie, marquent notre évolution et celle de nos pensées.» L’une ne cesse de la traverser: son enfance. Albertine en parle comme si elle y était encore.

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«J’ai grandi dans la campagne genevoise avec une famille d’artistes qui me laissait la liberté de jouer. Nous avions un grand jardin et même un théâtre. Je passais mon temps à me déguiser. J’allais même à l’école en robe de princesse.» Le goût pour le dessin lui est venu dès qu’elle a pu «tenir un crayon dans la main», dit-elle. Par contre, pour les études, elle n’était pas «fortiche».

A ses 18 ans, sa mère céramiste l’a donc orientée vers l’Ecole des arts décoratifs. Trois ans plus tard, elle intègre l’Ecole supérieure d’art visuel, où elle touche à tout, ouvre son regard, se trouve et s’égare, mais surtout découvre la sérigraphie. «Cette technique d’impression a parfait mon goût pour la couleur et le plaisir du multiple. C’est là que j’ai imprimé mes premiers petits livres.»

Des films et des expos

Diplômée, elle se lance dans les dessins de presse et réalise régulièrement des commandes pour Le Nouveau Quotidien, ce qui l’oblige à être concise et rapide. «Mais j’avais envie de raconter des histoires, de prendre le temps», se souvient-elle. C’est alors qu’elle rencontre Germano Zullo. «On est tombés amoureux. Puis, un peu par hasard, on a participé à un concours d’illustration avec un projet qui mêlait le texte et l’image. Nous n’avons pas gagné, mais nous avons été repérés par un éditeur genevois, La Joie de lire, chez qui nous sommes toujours.»

Depuis cette première collaboration, leur routine créative s’est peaufinée. Ils se confient leurs idées, les discutent, les affinent. Il écrit le premier jet de cette histoire et ne le donne à Albertine qu’avec un point final. Elle prend ensuite le relais. «Les dessins ne représentent pas les mots, ils leur donnent du corps, dialoguent avec eux, montrent ce qui est illisible. L’histoire m’appartient autant qu’à lui.»

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En quittant son poste d’enseignante à la HEAD de Genève, il y a six ans, l’illustratrice a ressenti une pulsion créative. Ses dessins, elle les façonne désormais aussi en mouvement et en volume. Ces derniers se retrouvent dans des films d’animation comme La Femme canon, dans des décors de théâtre, sur des podiums de mode et dans des galeries d’art. Chacun naît dans son «laboratoire», le surnom qu’elle donne à sa pièce.

Contactée par Skype pour cette entrevue, Albertine est en joie. Elle attend de recevoir un des prix les plus prestigieux du monde de l’illustration pour la jeunesse: le Prix Hans-Christian-Andersen. «Je n’y croyais pas. Cela récompense le travail de toute une vie. J’ai encore l’impression de débuter et d’avoir 25 ans», confie-t-elle. Alors que nous sommes isolés, elle a reçu des dizaines d'e-mails et d’appels pour la féliciter, ce qu’elle appelle «une pluie de confettis».


Profil

1967 Naissance à Dardagny (GE).

1984 Entrée à l’Ecole des arts décoratifs.

2014 Quitte la HEAD après seize ans d’enseignement pour se consacrer à l’illustration.

2016 Réalisation de son premier film d’animation, «La Femme canon».

2020 Lauréate du Prix Hans-Christian-Andersen.


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