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Albertine: New York à la quête du livre perdu

Une librairie française vient d’ouvrir ses portes à Manhattan pour combler un vide. Ce temple du livre installé dans un hôtel particulier sur la prestigieuse 5e Avenue se veut un lieu de débat, un pont entre les Etats-Unis et la francophonie

New York à la quête du livre perdu

Une librairie française vient d’ouvrir ses portes à Manhattan pour combler un vide. Ce temple du livre installé dans un hôtel particulier sur la prestigieuse 5e Avenue se veut un lieu de débat, un pont entre les Etats-Unis et la francophonie

Des tables en bois d’acajou, des lustres et lampes ocre diffusant un éclairage tamisé, une voûte étoilée digne de la Renaissance italienne évoquant la chambre de Laurent de Médicis, et surtout des livres en grand nombre (14 000). Il n’en fallait pas plus pour attirer l’attention de Maggie Bult. Cette proche collaboratrice de Michael Bloomberg, l’ex-maire de New York, est venue découvrir la nouvelle librairie française Albertine, inaugurée le 26 septembre dernier par le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius. Cette Américaine qui a vécu à Lausanne, Genève et étudié à l’Ecole d’interprètes de Zurich, s’exprime dans un français impeccable. «L’endroit, estime-t-elle, est convivial et classique.» Intimiste, un brin aristocratique, le lieu invite au recueillement ou provoque des réminiscences d’expériences livresques inoubliables. Pour Maggie Bult, la quête du livre physique n’est pas surannée à l’ère d’Amazon: «On est peut-être allé trop dans un sens. Il y aura sans doute un retour de pendule.»

Dans un petit salon de lecture, de vieux ouvrages reliés – Correspondances de Bossuet ou Lettre à un ami allemand d’Albert Camus – jouxtent des livres plus récents. Sur une étagère, l’œuvre du Genevois Joël Dicker, La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, est présente en version originale française et dans sa traduction américaine. Ce n’est en rien une anomalie. Albertine se veut un lieu de convergence, de rencontre. Dirigée par un ancien cadre de Renault et libraire de Toulouse, François-Xavier Schmit, elle a aussi pour vocation de promouvoir la littérature francophone à travers des traductions en anglais qui représentent entre 1 et 3% des livres lus par les Américains.

Baptisée du nom de l’héroïne d’A la recherche du temps perdu de Marcel Proust, Albertine vient combler un vide absurde dans une ville aussi cosmopolite que New York. Au cours de ces dernières années, les enseignes vendant des œuvres en français ont fermé les unes après les autres. La Librairie de France, installée dans le célèbre Rockefeller Center pendant 74 ans, faisait figure d’ultime rescapée dans un environnement livresque en pleine mutation. Elle a dû à son tour fermer ses portes en 2009 en raison d’un loyer devenu inabordable. Antonin Baudry, conseiller culturel de la France aux Etats-Unis, le reconnaît: «Il est très difficile pour une petite entreprise et a fortiori pour une librairie française de survivre à New York.» Présent lors de l’inauguration à la fin septembre, Laurent Fabius s’en est fait l’écho. Le nouvel espace, qui occupe 150 mètres carrés sur deux étages sur la prestigieuse 5e Avenue, près de Central Park, «est un pari vital, car les livres ne sont pas des marchandises comme les autres». Ils sont un antidote contre «l’esprit étroit et l’extrémisme». C’est aussi une manière de permettre aux francophones de New York de ne plus être privés des rentrées littéraires. Le ministre français des Affaires étrangères le promet. Le prix du livre équivaudra à peu près à celui qui est appliqué en France.

A une époque où le livre électronique ne cesse de gagner du terrain grâce à la politique agressive de géants tels qu’Amazon, Antonin Baudry, à l’origine du projet, a anticipé les critiques: la librairie ne coûtera rien au contribuable français. Il a obtenu l’autorisation de l’installer dans la bâtisse abritant les Services culturels du Consulat de France. Aucun loyer ne sera donc perçu. Mais il s’en est fallu de peu. Confronté à de graves difficultés budgétaires, Paris était sur le point de se débarrasser de l’édifice, un hôtel particulier datant du Gilded Age (1902) et ayant appartenu à Payne Withney, l’héritier d’une illustre famille d’entrepreneurs américains. Albertine a été entièrement financée par des fonds privés à hauteur de 5,3 millions de dollars. Une manière ironiquement très américaine de concevoir un projet de cette envergure. Parmi les généreux donateurs, près de la moitié sont Américains, «des amis engagés de la France», s’est réjoui Laurent Fabius.

Ce nouveau temple du livre francophone, inspiré par la librairie américaine Shakespeare & Co. à Paris, nourrit une ambition qui va au-delà de la vente de livres. Il est aussi censé, explique Antonin Baudry, devenir un lieu de débat, jeter des ponts, pour ainsi dire, entre les Etats-Unis et le monde francophone. C’est une déclinaison du soft power de la France. Il n’est donc pas question de ne satisfaire que les 80 000 Français et milliers d’autres francophones de New York, mais aussi les francophiles pour qui l’anglais ne peut être le seul vecteur culturel. Ancien collaborateur de Dominique de Villepin, auteur de la célèbre BD Quai d’Orsay, Antonin Baudry refuse l’idée selon laquelle le français perdrait du terrain: «Il y a effectivement eu une phase de recul dans les années 70 et 80. Mais aujourd’hui, le français connaît un retour en grâce. C’est même la seconde langue enseignée aux Etats-Unis. Trois programmes bilingues ont été créés à Brooklyn et à Harlem.» Quelque 400 livres écrits dans la langue de Molière sont traduits par an, faisant du français la langue la plus traduite en Amérique.

«Les livres ne sont pas des marchandises comme les autres»

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