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Alberto Giacometti et l’art égyptien

Une exposition au Kunsthaus de Zurich montre le profit qu’a su tirer l’artiste grison de l’art égyptien ancien

Nul n’est foncièrement indemne d’influences. Les grands artistes, notamment, ces modernes classiques qui allaient regarder dans les musées, dans les livres, comment les maîtres avaient résolu la maîtrise de l’espace, comment les anciens faisaient passer les aléas de la vie dans la tension d’une figure. Ce type de filiation évolutive est captivant. Il suffit de relever l’intérêt soulevé par une exposition comme Picasso et les maîtres – à Madrid puis à Paris et maintenant à Londres – pour prendre la mesure d’une constance des préoccupations à travers les époques, pour percevoir les enseignements reçus et tirés, puis constater finalement le dépassement de ces leçons.

Incidemment des critiques, il y a quelques années, dénigraient les œuvres d’Alberto Giacometti (1901-1966) de n’être que des pastiches d’idoles cycladiques ou d’effigies égyptiennes. «La plus belle statue est pour moi ni grecque ni romaine et certainement pas de la Renaissance, mais égyptienne», confessait du reste l’artiste, dans une lettre écrite de Rome à ses parents, en février 1921. Mais comme le montre l’exposition du Kunsthaus de Zurich, Giacometti l’Egyptien, si la typologie ancienne offre l’essentiel, c’est la nervosité moderne des sculptures de Giacometti qui donne une dimension poignante à une vraie subjectivité. Car «si la vie des sculptures égyptiennes repose sur le ka [l’énergie vitale] de l’âme qui l’habite, chez Giacometti – précise une note du musée – elle se construit dans le regard sans repos du percepteur, de l’artiste lui-même d’abord, du contemplateur ensuite». Cette comparaison n’avait jamais été faite.

Les analogies entre l’œuvre de l’artiste suisse et l’art de l’Egypte ancienne se retrouvent ainsi mises en lumière pour la première fois dans une exposition. Grâce à la complicité de deux spécialistes, Christian Klemm, vice-directeur du Kunsthaus, et Dietrich Wildung, directeur de l’Ägyptisches Museum und Papyrussammlung de Berlin. Où l’exposition vient – avant Zurich – d’être présentée.

Au Kunsthaus de Zurich, dans les salles dédiées habituellement à Giacometti (à gauche juste après le comptoir d’accueil), l’exposition confronte 19 effigies et reliefs d’art égyptien, pièces prêtées par Berlin et Munich, à 17 sculptures de Giacometti, six peintures, 38 dessins et une trentaine de feuillets de livres annotés.

Ces œuvres ont été rapprochées, juxtaposées comme ce Petit Homme sur socle (de 1940), minuscule, placé à côté de la représentation du dignitaire Intef, dont il reprend la silhouette bedonnante. Ou elles ont été posées en vis-à-vis comme cette Figure debout en marche, statuette égyptienne (10,2 cm de hauteur) représentative de la vie en mouvement et point de départ des hommes qui marchent de Giacometti, dont un exemplaire de 1947 lui fait face. Leurs mêmes grands pieds évoquent l’inéluctabilité d’une trajectoire. Mais là où l’antique exprime le destin avec sérénité, le moderne est tavelé d’inquiétudes. Par-delà les siècles, on le voit, l’être humain est travaillé par les mêmes sentiments, mais se trouve amené à leur apporter des réponses différentes.

Il y a donc des constantes et des interprétations. Et ce qui a fasciné Giacometti dans l’art égyptien est sa capacité d’aller à l’essentiel, à l’évident, dans la sobriété et le dépouillement. Dans la Statue-cube de Senenmut (datée de 1470 av. J.-C.), où l’on voit cet architecte royal envelopper, protéger de ces bras une petite princesse, le geste est inscrit dans un volume épuré et d’une plénitude totale. Il en reprendra l’idée dans Cube (1933-34), polyèdre à surfaces nombreuses et tendues, où il gravera comme des hiéroglyphes son autoportrait et celui de son père, récemment décédé.

Et puis il y a ces évidences à ne pas méconnaître. Dans le buste Annette VIII (1962) – portrait de sa femme – Alberto Giacometti reproduit, par l’avancée du menton, l’inclinaison d’une tête de Néfertiti. Une manière gracile de souligner un port de tête et de mettre en avant l’expression d’un visage. Belle leçon à retenir des anciens, qu’un moderne a su transcender.

Giacometti l’Egyptien. Kunsthaus Zürich (Heimpl. 1, 044/253 84 84, www.kunsthaus.ch). Ma 10-18h, me-ve 10-20h, sa-di 10-18h. Jusqu’au 24 mai.

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