Albrecht Dürer, un trésor suisse

A 20 ans, l’artiste se serait formé à Bâle. Il serait aussi passé par Zurich en 1519. Certitude: les collectionneurs suisses le vénèrent, comme le montre la nouvelle exposition du Musée Jenisch à Vevey

Mais comment parler d’un artiste aussi célèbre, dès son vivant, de la France à l’Italie, de l’Allemagne à la Suisse, que Dürer? Le Musée Jenisch à Vevey possède abondance de biens, puisque trois importantes collections de gravures de Dürer y ont convergé. A-t-on tout dit? Pas sûr. Ce qui frappe en s’immergeant dans la nouvelle exposition du Musée Jenisch – La Passion Dürer –, c’est le tropisme suisse du maître de Nuremberg, l’amour que nombre de collectionneurs d’ici lui portent, mais aussi sa présence, réelle ou fantasmée, sur le territoire.

Confronté à cette profusion de bois gravés, burins, gravures à la pointe sèche, voire à l’eau-forte, le visiteur ne peut que se laisser ­gagner par cette passion Dürer aux manifestations nombreuses. Abandonnons-le quelques instants en si bonne compagnie, afin de suivre l’artiste en Suisse. A l’âge de 20 ans, durant son tour de compagnon, Albrecht Dürer, envoyé par son père, entend travailler dans l’atelier de Martin Schongauer, avec qui les affinités sont sensibles. Mais ce peintre ne l’aurait pas attendu pour mourir…

Le jeune artiste serait alors allé à Bâle, et le fait que cette ville fut un centre de l’imprimerie semble suffisant pour justifier non seulement ce voyage, et le séjour bâlois, mais aussi l’activité professionnelle du jeune artiste dans un atelier de la cité rhénane – ce qui, précisent les spécialistes, est une probabilité, mais reste une hypothèse. Car rien n’est sûr dans le parcours d’un génie. Ce parcours a mené Dürer à Zurich en l’an 1519, et là l’incertitude concerne les raisons de ce voyage. L’artiste s’est joint à la mission diplomatique assurée par son très bon ami Willibald Pirckheimer et Martin Tucher. Dérivatif offert au peintre, tourmenté par la mort de son mécène l’empereur Maximilien? Ou Dürer a-t-il joué un rôle dans la négociation avec les Suisses? A Zurich, il aurait croisé le peintre Hans Leu, alors mercenaire, lequel connaissait Hans Baldung Grien; celui-ci avait travaillé auprès de Dürer à Nuremberg… A Bâle, ces jours, une exposition de dessins fait dialoguer, dans le raffinement et la délicatesse, des feuilles de Grien et de Dürer.

Dans son article du catalogue, l’historien de l’art Pierre Vaisse mentionne encore un possible entretien de Dürer avec le réformateur Zwingli, et les désaccords du peintre avec son ami Pirckheimer au sujet de la rivalité théologique de Luther et de Zwingli. C’est dire si les séjours de Dürer en Suisse, de trait en trait et de fil en aiguille, ouvrent un réseau d’associations et une nouvelle compréhension.

Dans l’exposition, cela se traduit par la force de l’héritage de l’artiste dans notre pays, un héritage ici très concret, que l’on discerne dans le fonds du Cabinet cantonal des estampes. Et par les pièces contemporaines directement inspirées de gravures aussi célèbres que Melencolia (chez Alain Huck, dans un fusain dédié à l’ancolie) ou, chez «l’acide» Vidya Gastaldon, une Vierge à l’Enfant.

Il y a plusieurs collections de gravures en Suisse, certaines (et non les moindres) se trouvent dans le canton de Vaud. Elles ont en commun de comporter de riches ensembles de planches signées du monogramme d’Albrecht Dürer (ainsi que de Rembrandt). Déposées au Musée Jenisch, siège depuis un quart de siècle du Cabinet cantonal des estampes, ces gravures forment un corpus remarquable. La Passion Dürer s’attache au collectionnisme pratiqué en Suisse romande, du fait de ces adeptes de l’image imprimée que furent le pasteur William Cuendet (1886-1958), le professeur Pierre Decker (1892-1967) et, dans une moindre mesure, Alexis Forel (1852-1922), chimiste et graveur lui-même. Laurence Schmidlin, responsable du fonds, signale la nature privée du «cabinet», qui permet d’insister sur la fréquentation très personnelle, dans l’intimité et la proximité, de la gravure (ou du dessin) en général. Surtout lorsque cette gravure, respectivement ce dessin (le Kunstmuseum de Bâle dévoile en parallèle l’œuvre dessiné du peintre nurembergeois), a été exécutée par un technicien habile dans le maniement du burin, de la gouge et de la pointe sèche, un créateur inspiré dans le choix et le traitement de ses sujets et un homme cultivé, susceptible de transmettre l’émotion que lui suggèrent des figures telles que le fils prodigue ou l’artiste confronté au marasme.

«Chrétien combatif», selon les mots de Florian Rodari, William Cuendet s’intéressa aux sujets religieux et privilégia les épreuves «de première fraîcheur», comme celles qui composent le cycle de La Vie de la Vierge. Le professeur Decker, dont le métier de chirurgien présente naturellement quelques analogies avec le travail du graveur, a choisi avec soin, alors qu’il était doyen de la Faculté de médecine, des œuvres au burin où sont restituées des anatomies et dont les thèmes complexes ont titillé son esprit de chercheur, et comblé son sens de la beauté. C’est le cas des gravures magistrales (Meisterstiche), Le Chevalier, La Mort et le Diable, Saint Jérôme dans sa cellule (la version au burin) et La Mélancolie.

La Sainte Famille à la libellule (1495), également acquise par Pierre Decker, œuvre de jeunesse (la première à porter le monogramme de l’artiste), réunit déjà le meilleur de son inspiration. Soit le goût pour les détails de la nature, touffes d’herbe et cet insecte aux ailes repliées qui évoque les aspirations contrariées de l’âme; le modelé des visages, en particulier celui, endormi et comme aplati, du vieux Joseph; le sens de la composition, le cœur de Marie apparaissant au centre d’un grand X. Revenons, pour conclure, à cette version elle aussi bien connue, et œuvre de jeunesse, du Fils prodigue (1496). La force de Dürer tient dans le renouvellement de l’iconographie, avec ces cochons poilus et imposants, proches du sanglier, le cadre rural décrit avec précision, et surtout la figure vieillie de «l’enfant», qui accentue l’humilité de sa posture. En dépit de maladresses anatomiques, le jeune Dürer atteignait ici la maturité d’un homme qui aurait beaucoup vécu, beaucoup songé et beaucoup cru.

La Passion Dürer, Musée Jenisch, avenue de la Gare 2, Vevey, ma-di 10h-18h (je 10h-20h). Rens. 021 925 35 20, www.museejenisch.ch Jusqu’au 1er février.

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Certains artistes contemporains se réclament explicitement de Dürer