Théâtre

Alchimiste ensorceleur, Tiago Rodrigues illumine les scènes de Vidy et Genève

L'Europe théâtrale s'arrache l'artiste portugais. Il présente ces jours au Théâtre de Vidy, avant Genève, «Ça ne se passe jamais comme prévu», spectacle lumineux joué par les étudiants de la Manufacture. Confidences sur l'avenue de la Liberté à Lisbonne

Sur l’avenue de la Liberté, la parole appartient à Tiago. Le ciel jette un voile sur Lisbonne, le crépuscule se tâte, mais déjà vous savez que vous n’oublierez pas cette promenade avec Tiago Rodrigues. Le boulevard est large de tous les espoirs ravalés pendant les décennies où Antonio de Oliveira Salazar a tenu d’une poigne de précepteur neurasthénique – les plus dangereux – tout un peuple. Sous la semelle, les calçadas portuguesas bâillent. Les pavés draguent ainsi: ils attendent preneur pour que les révolutions se vivent.

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Cette légende de calçada et de colère débondée vient à l’esprit parce que Tiago Rodrigues, 40 ans, l'inspire. Son merveilleux métier consiste à vous donner envie de tirer le fil de vos romans intimes. C’est ce qu’il a fait avec les étudiants en dernière année de la haute école romande des arts de la scène – la Manufacture, à Lausanne. Pendant deux mois, le metteur en scène, directeur du Teatro Nacional D. Maria II, a livré ses protégés aux escaliers attrape-cœur de sa ville. Il leur a demandé de lui ramener une sensation, une anecdote, de quoi alimenter son moulin à fables.

Un texte ajusté aux acteurs

La nuit, il écrivait ce que lui dictait le butin du jour. Et le matin, il ramenait aux comédiens sa liasse de textes. Autour de lui alors, la bande des futurs diplômés lisait à haute voix la fugue: l’histoire de deux êtres, ardents et inconséquents, qui se rencontrent sous le cyprès du parc Principe Real, qui s’enflamment comme ça n’arrive qu’une fois dans la vie, qui se séparent en se jurant de se revoir le lendemain. Et comme Tiago Rodrigues est – c’est une hypothèse – presque aussi romantique que les enfants de la Manufacture, les amants du jardin enchanté ne se retrouvent pas. Il en résulte Ça ne se passe jamais comme prévu, poison d’amour qui étourdit merveilleusement à Lausanne ces jours avant le Théâtre du Loup à Genève.

Sous la semelle, les calçadas ravivent la jeunesse de Tiago. Comment est-il devenu cet artiste que le Festival d’Avignon encense, que la Comédie de Genève, le Théâtre populaire romand de La Chaux-de-Fonds, le Forum Meyrin, le Théâtre de Vidy célèbrent? Comment est-il devenu ce contemporain capital des scènes européennes? Les arbres du boulevard paradent et Tiago débobine la pelote. Un père journaliste, une mère médecin. Tous les deux ont le sens des urgences. Ils sont sur le qui-vive, c’est leur métier.

Le spectre de Salazar

On imagine le couple. Des intellectuels qui ont connu la splendeur du Portugal, un leurre, un cauchemar cotonneux: l’enfer d’une guerre coloniale qui ne passe pas, le spectre de Salazar qui rôde à la sortie des églises. Et puis ce jour d’avril 1974 où une foule s’arrache enfin à la routine pour chasser la dictature épuisée. Pas de baïonnette, quelques coups de feu à peine, et des œillets par brassées pour honorer les morts et libérer les ardeurs. Tiago naît en 1977 dans la ville blanche qui s’éveille. Adolescent, il découvre le théâtre au lycée, se présente au Conservatoire à 18 ans et est admis, suite à un désistement.

Les touristes ne soupçonnent pas notre histoire, comme le salazarisme a cousu les bouches. Toute cette période a été effacée.

Mais il aspire à un art moins guindé, plus personnel; moins virtuose, plus dangereux. Il rencontre bientôt les acteurs belges du Tg STAN, un collectif où l'on joue Thomas Bernhard ou Harold Pinter comme à la maison, autour d’une table, en buvant le café, l’air de rien, histoire de raviver l’écoute d’œuvres qu’on pensait connaître. Il a 21 ans, il s’établit en Belgique et s’y forge une grammaire d’équilibriste, des outils pour que les auteurs ne disent pas ce qu’on attend d’eux, pour qu’ils soient ventriloques et qu’on puisse glisser dans leurs mailles son petit miroir du monde.

Car le charme fort de Tiago Rodrigues relève de cette alchimie: ses spectacles sont des vestiaires. Les acteurs y endossent le costume de la fiction, l’enlèvent le temps d’un aparté, jouent leur rôle et vous parlent de la fabrique, du plaisir du simulacre. Et le sortilège de cet enchâssement, de ce double jeu pratiqué à vue, c’est qu’il magnifie les présences, celle par exemple de Cristina Vidal, souffleuse depuis trente ans au Teatro Nacional D. Maria II dans SoproLe Souffle, l’un des bonheurs du dernier Festival d’Avignon.

Lisbonne dans les veines

Tiago Rodrigues écrit ainsi ses fables, à partir de ses acteurs, de ce que la chambre noire des répétitions révèle: c'est ce qu'on appelle l'écriture de plateau. Tandis que le crépuscule se tâte toujours, il vous entraîne dans le quartier des théâtres, le Broadway désaffecté de Lisbonne, le Parque Mayer, là où il signait il y a une quinzaine d’années son premier spectacle, Fatzer, d’après Bertolt Brecht le rouge, comme un pied de nez au salazarisme défunt. Dans ce théâtre-là, abandonné, la bourgeoisie s’est jadis déboutonnée: la revue, un genre qui a ses codes, faisait fureur. Les censeurs, eux, bourdonnaient d’une salle à l’autre, prompts à châtier une insolence.

«Les touristes ne soupçonnent pas notre histoire, comme le salazarisme a cousu les bouches, raconte-t-il. Nous avons connu la plus longue dictature d’Europe, quarante-huit ans. Le régime reposait sur trois piliers, trois «f»: le fado, le football et Notre-Dame de Fatima. Le slogan de Salazar était: «Fièrement seul.» Toute cette période a été effacée. C’est la raison pour laquelle j’ai demandé aux étudiants de la Manufacture de visiter le Musée de l’Aljube, l’ancienne prison où étaient enfermés et torturés les opposants.»

Cette résistance, cette révolte étouffée, Tiago les a dans les veines. Pendant les répétitions, il lance à une de ses comédiennes: «Quand je te dis quelque chose, tu as le droit de contester.» L’artiste veut bien ouvrir des portes, il a en horreur l’idée de les verrouiller. Sa mise en scène de Ça ne se passe jamais comme prévu, il l’a faite les trois derniers jours, histoire de laisser respirer les imaginations.

Avenue de la Liberté, Tiago Rodrigues retrace des vies de théâtre. C’est un médecin de campagne après sa tournée. Il ne chasse pas le spleen, il en extrait l’eau-de-vie. «Notre sport national, c’est de critiquer les Portugais.» Sur les calçadas, il a l’humilité des hérauts, ceux dont les fables dissipent le fatalisme, comme le ginjinha, cette liqueur de cerise qu’on aime tant ici, disperse la mélancolie. Un petit verre, Tiago?


Ça ne se passe jamais comme prévu, Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu’au 16 juin, rens. http://vidy.ch/; Genève, Théâtre du Loup, 26 et 27 juin.


Sorcellerie fraternelle à Lisbonne

Dans la bouche, le goût fraternel de la ginjinha. Avec leurs robes de plage, leurs chemises océaniques, leurs grands yeux de bonne aventure, les garçons et les filles de la Manufacture de Lausanne vous ensorcellent en douce. Ils viennent de mettre un point final - trois points de suspension plutôt - à Ça ne se passe jamais comme prévu, pièce cousue main par Tiago Rodrigues. Et le public du Pavillon de Vidy ovationne cette odyssée dans une Lisbonne qui s’apparente à un grand corps farceur, en proie aux tentacules des spéculateurs.

Pourquoi cette pièce-là vous fait-elle cet effet de liqueur à la cerise? Un alliage de franchise, de sensualité et de raffinement. Morgane, Lucas, Samuel et leurs camarades vous attendent autour d’une petite table de cuisine, comme s’ils étaient encore dans l’un des studios lisboètes où ils viennent de passer deux mois. Ils voudraient qu’on porte un toast, c’est la dernière fois qu’ils jouent tous ensemble, c’est la première fois qu’ils affrontent le marché, de possibles employeurs cachés dans les gradins. Mais chut… Il n’est pas temps de parler de ça.

Alors, ils entrent à pas de loup dans la romance, l’histoire d’un homme ou d’une femme qui écrit une lettre d’adieu à l’aimé (e) qui ne revient pas, malgré sa promesse. Seize épîtres plus une. Celle-ci par exemple. Sur le gazon synthétique, une fille solaire comme une héroïne tchekhovienne lit un poème de Camoes, cet aventurier du XVIe qui maniait l’épée avec le même bonheur que la plume. Elle se heurte à ces vers: «Changent les temps et changent les désirs.» Et elle peste contre le poète d’antan qui annonce des lendemains qui déchantent. Son chagrin est une marée qui menace de vous noyer.

Mais monte un chant d’une infinie douceur: le choeur de ses amis soudain présent. L’esprit de ce spectacle en forme d’épreuve initiatique est là: chaque comédien éprouve sa liberté, escorté par la tribu. La Lisbonne de Tiago Rodrigues agit ainsi sur ses pupilles: elle déteint sur leurs âmes et les révèle. Cette alchimie rare enivre.

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