Alcina est cette magicienne mystérieuse qui règne sur une île où elle transforme ses amants captifs en bêtes et rochers. Nicole Cabell a le physique de l’emploi, créature exotique au port noble, magnifiquement seyante dans les robes qui la mettent en valeur. Sa voix onctueuse, opulente, n’est pas a priori pas ce qu’on attend aujourd’hui dans Haendel, mais comment résister à son grand air «Ah! mio cor! schernito sei!»?

Bien au contraire: on tient là une puissante Alcina. Cet air est le point de bascule de l’opéra où la magicienne pressent qu’elle perd ses pouvoirs; la voix y est d’une étoffe somptueuse, capable de moduler le souffle pour produire des sons filés. La production entière repose sur ses épaules, puisque le metteur en scène David Bösch a modifié le dénouement: le choeur final est évincé, remplacé par l’autre grand air de déploration de la magicienne, «Mi restano le lagrime», qui donne d’Alcina l’image d’une Didon abandonnée à son triste sort. La référence assumée à l’opéra de Purcell crève les yeux.

Sous la direction fiévreuse de Leonardo García Alarcón, le chef-d’œuvre de Haendel se prête très bien à l’Opéra de Nations. La vue dégagée sur la fosse et la scène crée un sentiment de proximité avec les artistes. Le décor présente le palais d’Alcina perdu dans un sous-bois. On y trouve le mystère et la noirceur associés à un personnage tragique, d’emblée voué à la déchéance. Une grande table sert de festin (sexuel) pour la magicienne. Les éphèbes qui entourent Alcina sont des caricatures… Tout ce monde de séduction n’est que de la poudre aux yeux, ce que souligne abondamment la mise en scène. David Bösch s’appuie sur une profusion d’accessoires (cigarettes, bières, pistolet) qui tendent à détourner l’attention de l’essentiel, mais on vibre à ces personnages liés par des rivalités sournoises.

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De toute évidence, le metteur en scène a voulu créer un parallélisme entre la fin de la première et de la seconde partie (à chaque fois un air de déploration). Or, c’est au prix de remaniements de la partition, pas toujours très heureux. Des séquences sont interverties (d’où une fin privée du happy end) et certaines «arias da capo» sont jouées sans reprises. Leonardo García Alarcón va jusqu’à supprimer un personnage (Oberto) et créer de toutes pièces un duo (Morgana-Oronte), là où Morgana devrait chanter seule. Pas de choeurs ni de ballets. De quoi hérisser les puristes haendeliens.

Le problème n’est pas tant les remaniements (après tout, c’était chose courante à l’âge baroque) que la logique de la narration. On peine à comprendre la progression des événements dans la deuxième partie qui souffre de quelques raccourcis dramatiques. Ce qui est clair, c’est que les rôles sont inversés. Alcina passe du statut de bourreau à celui de victime. Mais quel sens donner à tous ces oiseaux empaillés dans le palais de la magicienne? Comment imaginer qu’ils vont reprendre forme humaine une fois les pouvoirs maléfiques d’Alcina envolés? Est-ce par peur d’ennuyer le public qu’on a procédé à des coupures?

Il est clair que David Bösch a voulu éviter le cliché du happy end de circonstance. Après tout, cette histoire est bel et bien celle d’une femme dramatiquement déchue. Mais le metteur en scène obéit à un autre poncif, celui d’un dénouement tragique, à l’image des mises en scène germaniques. Autant on apprécie l’allusion au Didon et Enée de Purcell (écrit 40 ans plus tôt), autant on perd une part d’ambiguïté propre au dénouement original (le chœur final mélancolique).

Portés par la fougue du chef (on l’entend chantonner…), les musiciens de l’OSR - sur instruments modernes - et du continuo baroque forment une belle équipe. Outre la voix somptueuse de Nicole Cabell, on applaudit la Suédoise Kristina Hammarström en Bradamante-Ricciardo, au jeu sensible, voix ronde et très homogène. L’autre mezzo, Monica Bacelli, s’agite un peu trop scéniquement, aux registres plus désunis, mais émouvante dans le magnifique «Mio bel tesoro». Siobhan Stagg (Morgana) s’appuie sur un aigu piquant et acidulé, à son meilleur dans l’aria «Credete al mio dolore». On salue aussi le baryton éloquent et viril de Michael Adams (Melisso). Un plateau vocal globalement satisfaisant, l’influx venant de la fosse.