Alcina de sexe et d’amour à Aix-en-Provence

L’opéra de Haendel, magistralement revisité par Katie Mitchell, ouvre le 67e Festival d’Aix dans l’éclat. La puissance de l’emprise sexuelle et amoureuse y domine en maîtresse

Ils sont assis sur un banc pour profiter de la pleine lune et de la chaleur nocturne. A l’issue de la première ovationnée d’Alcina au Grand Théâtre de Provence, trois amis s’interrogent. «Pourquoi ce parti pris de faire des choses bizarres?» Pour rendre les bizarreries plus cohérentes. C’est ce que les metteurs en scène les plus inspirés s’emploient à démontrer. Certains échouent. D’autres y parviennent de façon parfois stupéfiante. Katie Mitchell est de ceux-ci.

Comment fait-elle pour rendre aujourd’hui vie à cette histoire? Une magicienne ensorcelle les hommes qu’elle attire sur son île, avant de les transformer en bêtes sauvages ou en rochers. Du mythe de L’ Orlando furioso à notre contemporanéité, ou du rêve à la réalité, comment passer d’une rive à l’autre? Le grand écart peut s’avérer périlleux. Pas pour Katie Mitchell. Ses mises en scène sous haute tension théâtrale, esthétique et symbolique ensorcellent régulièrement le Festival d’Aix-en-Provence. En quatre ans, la Britannique est devenue une fidèle invitée des lieux.

Marquise de Sade taxidermiste

Depuis 2012, on lui doit chaque année une réussite. Après les exemplaires créations de Written on Skin de George Benjamin, The House Taken Over de Vasco Mendonça et Trauernacht sur des cantates de Bach, la revoici cette fois dans le grand répertoire baroque. Alcina de Haendel. Un des monuments du genre.

Planter l’action dans un château truffé d’antichambres blafardes où Alcina règne en marquise de Sade taxidermiste, voilà qui semble parfaitement surréaliste. Pourtant, la logique du choix, puisée dans les mots mêmes du livret comme dans la psyché des personnages, s’impose rapidement. Comment? A travers un saisissant jeu de portes escamoteuses par lesquelles les protagonistes passent d’un monde et d’un temps à l’autre. De tous côtés, l’obscurité de cellules secrètes entoure une pièce illuminée où des vitrines animalières et autres accessoires sadomasochistes valsent au rythme des revirements sentimentaux de l’ouvrage.

A chaque chanteur, un acteur. Un double silencieux pour illustrer les pulsions profondes. Autour, les servantes et serviteurs évoluent dans des ralentis pensifs, chers à la metteur en scène. De son côté, la décoratrice Chloe Lamford a conçu une forme de forteresse libertine au cœur de laquelle un lit sert de terrain de jeu. Découpée verticalement, la structure révèle différents lieux d’exploration: un laboratoire, une chambre de préparation et un tunnel mécanique de transformation d’hommes en bêtes empaillées. Au milieu, la chambre des plaisirs. Où l’on se fouette, menotte, caresse, masque, s’enivre, déshabille et enlace éperdument.

Corps et musique entrelacés

Pourquoi alors cette vision érotisante ne choque-t-elle pas, dans l’univers musical si fin et sensible de Haendel? Parce que la vulgarité et la brutalité n’y ont pas leur place. Et parce que la sensualité des lignes vocales et instrumentales se trouve intimement entrelacée aux mouvements des corps. Entendez Alcina onduler sur Ruggiero à l’allure des soupirs de son chant. Voyez Morgana tendre ses aigus sous le martinet d’Oronte!

Katie Mitchell maîtrise le moindre geste. Aucun n’est laissé au hasard, chacun dirigé par une nécessité impérieuse. Celle de l’emprise du désir et de l’amour sur les êtres. Ce n’est pas Alcina, la magicienne, qui pousse les amoureux à perdre la raison. C’est la puissance de la nature qu’elle incarne, en initiatrice addictive. Pour trouver des chanteurs, choristes et musiciens à la hauteur de ces exigences, il fallait cibler haut. Très haut. Et faire preuve d’une vraie audace. En invitant des interprètes qui n’avaient jamais chanté des rôles si lourds et complexes, l’équipe de direction a montré que la conviction constitue le meilleur des atouts. Cette pointe de folie supplémentaire, dans un projet déjà risqué, soulève les énergies musicales.

D’abord, la fosse vibre de tous ses instruments. Le Freiburger Barockorchester, mené avec subtilité et vitalité par Andrea Marcon, se pose en véritable pierre angulaire du spectacle. Tant de vigueur, de ductilité, de rondeur, de bruissements et de délicatesse dans un si magnifique traitement des couleurs sonores portent la partition à des sommets d’émotion.

Ensuite, il y a la phénoménale Patricia Petibon dans un répertoire cousu sur mesure. Dans Ariodante, qui a initié l’an passé un cycle Haendel décliné sur trois saisons, la soprano tutoyait déjà les étoiles. Dans Alcina, elle touche la grâce. La rage dardée sur des aigus aveuglants, ou liquéfiée de douleur dans un souffle épuisé. Elle atteint ici l’apogée de son art.

Philippe Jaroussky est un Ruggiero royal, à la vocalise drue et souple. L’étendue de son registre se plie aussi docilement aux délicates lois haendeliennes que son sens de la ligne mélodique, la lumière de son chant et son ardeur vocale demeurent totalement personnelles. La Morgana sensible d’Anna Prohaska, la carmine Bradamante de Katarina Bradic, l’Oronte d’argent trempé d’Anthony Gregory, le Melisso au cuivre velouté de Krzysztof Baczyk et l’Oberto encore vert du jeune Elias Mädler ajoutent au bonheur vocal d’une distribution sans faille.

Grand Théâtre de Provence les 4, 10, 12, 16, 18 et 20 juillet à 19h. Sur Arte le 10 juillet à 22h15 et en streaming sur www.arteconcert.com et www.theoperaplatform.eu. (0033 4 34 08 02 17, www.festival-aix.com)

,