Architecture

Aldo Rossi, architecte à dess(e) in

Cent estampes du chef de file de la Tendenza sont à voirà Archizoom, à Lausanne. Cette remarquable production permet de suivre le processus à la fois théorique et personnel de l’architecte milanais

A l’arrière-plan, une poignée de bâtiments à toits en pente, parfois coiffés d’une cheminée. Devant, trois immeubles identiques, percés de fenêtres régulières et surmontés de toits plats. Entre ces deux couches de la ville se dresse une paire de constructions semblables, perchées sur des colonnes monumentales. Et dans le ciel, un zeppelin apparaît comme un signe de la modernité. Avec ce dessin (Le Due Città, 1973), dépouillé et élégant, construit en trois plans et quelques coups de crayon, Aldo Rossi raconte sa vision de la ville et de l’architecture, et son goût déjà prononcé pour l’auto-citation – la construction placée au centre de l’œuvre fait ouvertement référence à la barre de logements du Gallaratese qu’il a bâtie à Milan dès la fin des années 1960.

Cette eau-forte est présentée ces jours à Archizoom, à Lausanne, aux côtés d’une centaine d’autres œuvres graphiques produites par l’architecte milanais, dans le cadre de l’exposition La Finestra del poeta mise sur pied par le Musée Bonnefanten de Maastricht – érigé sur les bords de la Meuse par Aldo Rossi lui-même – en collaboration avec la Fondation Aldo Rossi. Avec cette remarquable production, le chef de file de la Tendenza, mouvement né en Italie dans les années 1960 et reconnu internationalement la décennie suivante, reformule ici sous forme graphique ce qu’il a théorisé dans ses ouvrages: le rejet de l’idée de la forme comme corollaire de la fonction, et le vœu que les faiseurs de ville s’affranchissent de la logique de tabula rasa promulguée par les tenants du fonctionnalisme par l’intégration dans leur architecture de formes préexistantes, historiques et familières, par la combinaison de typologies et morphologies anciennes et modernes.


Rossi en réalité augmentée

La pièce la plus emblématique de la pensée d’Aldo Rossi est sans doute La Città analoga, produite en collaboration avec Eraldo Consolascio, Bruno Reichlin et Fabio Reinhart et présentée pour la première fois à la Biennale de Venise de 1976. Elle prend pour modèle la Venise analogue de Canaletto, une ville recomposée par la juxtaposition de monuments existants (l’un de Palladio notamment) et d’édifices imaginaires. Avec La Città analoga, Aldo Rossi, avec ses collaborateurs, fabrique une cité faite de fragments de ses propres projets, constructions et dessins, placés aux côtés de la chapelle de Ronchamp de Le Corbusier, d’un palais de Palladio, du David et Goliath de Tanzio da Varallo ou encore de la ville idéale décrite par Vitruve. Cette œuvre figure ce que sont, pour Rossi, les trois moments charnières de l’histoire de l’architecture – la Renaissance italienne, les Lumières et les prémices du mouvement moderne – et signifie l’importance de la référence.

Les références, justement. La Città analoga en regorge. «Pour que le visiteur puisse prendre la pleine mesure de toutes celles qui sont en jeu, Archizoom a confié à̀ Dario Rodighiero, chercheur au Digital Humanities Lab de l’EPFL, la conception d’une carte», indique Cyril Veillon, directeur d’Archizoom. Lequel a réalisé une application muséograhique digitale utilisant la réalité augmentée pour décomposer le projet urbain original d’Aldo Rossi et de ses collaborateurs et afficher les références complexes auxquelles renvoient les différents éléments du collage. La caméra reconnaît l’œuvre, même lorsqu’elle est affichée sur un écran d’ordinateur. L’application est téléchargeable gratuitement, et des iPad sont à disposition des visiteurs. 


D’un théâtre à une cafetière

Un peu plus loin est exposée une autre pièce majeure de la production de Rossi: le Teatro del mondo, pavillon en bois construit à la fin des années 1970 pour la Biennale de théâtre de Venise, véritable salle de spectacle flottant sur le Grand Canal. Elle est caractéristique du travail du Milanais, car tout à la fois réalisation – des représentations ont réellement eu lieu dans ce théâtre –, motif récurrent dans les estampes de Rossi et modèle de design: l’architecte s’est inspiré quelques années plus tard de la typologie du Teatro del mondo pour designer la Canonica, la plus illustre des cafetières de la marque italienne Alessi.

C’est peut-être là ce qui fascine le plus chez Aldo Rossi: sa formidable capacité à mettre en présence ses objets de design, ses gravures, ses projets et ses réalisations. Le théâtre, réel et dessiné, devient ainsi le croquis, l’esquisse d’une cafetière. Le fauteuil Parigi, qu’il a conçu à la fin des années 1980, rouge et noir, fait de métal et de polyuréthane, constitue, lui, un élément de décor dans plusieurs de ses estampes. Cette belle exposition présentée à Archizoom souligne l’importance du dessin chez Rossi et les autres architectes et théoriciens de la Tendenza, l’articulation fructueuse entre l’œuvre construite, le dessin et l’écriture – certains dessins de Rossi sont abondamment annotés – qu’ils parviennent à produire. Le dessin n’est pas seulement technique ou le moyen de communiquer un projet, il est aussi le résultat d’une intuition, d’une émotion. L’image de l’architecture nourrit l’architecture elle-même et les «faits urbains, disait Rossi, sont très semblables aux œuvres d’art».

La Finestra del poeta rappelle aussi, chez Rossi, l’importance du processus de création, peut-être même davantage que le produit fini. Elle évoque l’évolution à la fois théorique et personnelle de l’architecte. Cyril Veillon résume: «Avec cette exposition, on se situe dans un nœud, on perçoit le lien fort tissé entre l’architecture, l’art et la théorie. L’œuvre graphique d’Aldo Rossi communique sur son architecture, mais elle suit aussi sa propre voie. Il considérait d’ailleurs une partie de ses estampes comme des objets d’art à part entière, elles étaient exposées dans des galeries et vendues. Grâce à cette production artistique où il exprime ses obsessions, son inconscient, il se libère en quelque sorte de l’architecture qui devient elle-même motif pictural.» 


A voir

«La Finestra del poeta», jusqu’au 23 mars à Archizoom EPFL, Faculté ENAC, Bâtiment SG, archizoom.epfl.ch Puis à la GaMeC de Bergame, d’avril à juillet, www.gamec.it

 
A lire

«Opera grafica», catalogue de l’exposition, 2015, Editions Silvana, bilingue anglais-italien, 256 p.

«L’Architecture de la ville d’Aldo Rossi», 2016, réédition InFolio d’un livre de 1966, 256 p.

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