Plonger dans Guerre et Paix de Prokofiev, c’est comme traverser un océan sans instrument de navigation. Les points de repère sont si abondants, ténus et dispersés qu’il faut une confiance sans faille pour aborder le gigantesque plan de route proposé. Des plus de 2000 pages du roman de Tolstoï, Prokofiev et Mira Mendelson ont tiré un livret dont la musique se déploie en 13 scènes sur plus de quatre heures. Avec une cinquantaine de personnages nommés et une pléthore d’anonymes, un orchestre en formation maximale, un chœur d’une soixantaine de choristes et deux parties thématiques très différentes qu’il a fallu concilier en fonction des volontés du comité musical soviétique, le navire tient du monstre des mers.

La composition très longue et tourmentée s’est déroulée sur plus d’une dizaine d’années de révisions, coupures, ajouts et versions multiples. Prokofiev n’a en définitive jamais vu son opéra fétiche dans sa forme complète avec orchestre et mise en scène. La guerre, la politique, la maladie et la mort ont entaché la genèse du plus monumental opéra russe, créé dans sa version minimale de dix scènes en 1953, deux mois après le décès du compositeur. Il aura fallu attendre 1959 pour la consécration intégrale au Bolchoï.

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Le bagage est donc lourd pour le jeune chef argentin Alejo Pérez, qui accoste sur la scène genevoise du Grand Théâtre. Mais, sourire éclatant et contact simple dans un français impeccable, il ne semble guère impressionné… Pourtant, c’est pour lui une première, bien qu’il pratique l’univers de Prokofiev tant sur le plan symphonique que lyrique. 

Le Temps: Qu’est-ce qui explique votre apparente tranquillité face à ce monument opératique?

Alejo Pérez: Probablement le fait que j’aime tout particulièrement le répertoire russe. Je me sens à l’aise avec ce langage musical que j’ai pratiqué régulièrement.

Pourquoi? Y aurait-il une similitude de caractère avec le tempérament argentin?

Peut-être… Ce que j’aime chez les compositeurs russes, c’est leur concentration dans l’expression et leur capacité à aller directement au nerf des choses. Sans besoin d'embellissement ou de fioritures. Leur propension aux sentiments extrêmes aussi, dans une grande diversité de moyens. Et leur sens de la précision et de la fresque, du rêve et de la passion. Guerre et Paix en est l’exemple même. C’est comme un immense tableau aux couleurs infinies. La palette musicale est phénoménale.

D’où vous vient cette inclination?

Quand j’étais enfant, la télévision publique programmait des films classiques en noir et blanc tous les samedis. J’étais fasciné par le cinéma russe. Je ne comprenais rien, mais j’étais captivé par la lenteur du temps, l’hiver éternel, la langue douce et mélodieuse, faite pour le chant juste derrière l’italien.

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Cela vous a donné envie d'apprendre le russe?

Je suis passionné par les langues. Lorsque je suis venu en Europe à 20 ans, j’ai appris celles des pays où j’allais et des œuvres que j'interprétais. J’en parle huit couramment, sans que ce soit parfait, mais avec un plaisir fou.

Qu’est-ce que cela apporte au chef que vous êtes?

L’intimité avec le texte, bien sûr. Mais aussi savoir comment dire les phrases. Un mot, un accent ou une inflexion peuvent complètement changer le sens de ce qui se raconte. Cela aide aussi à faire circuler de façon plus fluide la musique vers le plateau, et de faire descendre le théâtre dans l’orchestre. Cela favorise encore le travail musical dans le respect et la fidélité aux mots et aux sentiments qu’ils véhiculent. Mais surtout, la compréhension intime du texte permet de savourer et de dégager le parfum spécifique de la langue originelle.

Et quel est le parfum de Prokofiev?

Pour moi, c’est le lyrisme incarné, avec une inventivité mélodique et une fraîcheur harmonique incroyables. Il adorait la voix. Dans le domaine symphonique, c’est la même chose. Sa rythmicité et son articulation pétillent comme chez Mozart.

Comment avez-vous travaillé?

Je procède toujours à la table. Regarder ou écouter des productions distrait ma conception personnelle. Je suis tombé amoureux de Guerre et Paix. Pour moi, c’est un état indispensable si je veux convaincre. Le coup de foudre m’est nécessaire pour approfondir la relation qui se noue. Cela a demandé une préparation de deux ans. Paradoxalement, l’époque covid a aidé car elle a libéré beaucoup de temps. Après, il a fallu dégager les axes de force pour condenser la profusion de la partition.

Quelles coupures avez-vous réalisées?

Pas tant que ça finalement. D’entente avec le metteur en scène et la direction, nous avons supprimé des répétitions redondantes, une marche et des petites scènes. Celle des actrices françaises qui entrent en courant quand la ville brûle, par exemple. Ou celle des fous, dont j’aime pourtant beaucoup l’aspect grotesque, très russe.

Qu’avez-vous dû prendre en compte pour ces réductions?

Nous devions réduire la durée et la distribution en gardant le plus de cohérence possible, sans perturber ou trahir l’ensemble. Nous sommes passés d’environ 70 solistes à 29, ce qui est déjà énorme. Il reste trois heures quinze de musique sur les plus de quatre heures. Jouer sur le timing entre deux scènes devait permettre à certains chanteurs tenant plusieurs rôles de changer de costume rapidement. Et il fallait que ces «doublures» soient adaptées au caractère des personnages et à leurs spécificités vocales.

Concevez-vous en lien ou en opposition les parties «guerre» napoléonienne et «paix» romantique et bourgeoise?

Il est difficile de rassembler le puzzle. Un peu comme pour Cent Ans de solitude, de Gabriel Garcia Marquez, où l'on doit presque tenir une liste des personnages. Il faut aller directement au cœur des personnages. Prokofiev ne voulait surtout pas suivre une narration dramatique linéaire, à l’allemande. Il préférait dépeindre une somme d’univers. Des intimités qui composent autant de petites histoires à l’intérieur de l'œuvre. On découvre des thèmes qui s’entrecroisent et reviennent dans des effets de nostalgie. Quand Andreï se meurt, la réminiscence du bal devient irréelle dans son délire. Rendre musicalement ce flou entre la vie et la mort est particulièrement émouvant. Quant aux grandes masses chorales et au souffle patriotique de la campagne de Russie, porté par les instruments graves et la puissance orchestrale, c’est du grand art.

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Vos «hits» de «Guerre et Paix»?

L’air de Koutouzov repris par le chœur, à la fin, est inoubliable. Je suis aussi très touché par les passages d’intimité et de fragilité de Natasha, dans une écriture si délicate et si profonde. Les scènes spectaculaires avec canons écrits dans la partition et celle de Napoléon sont impressionnantes. Le langage orchestral est tellement personnel! Prokofiev s’appuie sur des basses vibrantes qui donnent une présence, une intensité et une identité uniques à l'œuvre.

Comment définiriez-vous votre rôle?

Je comparerais ça aux immenses nuées d'oiseaux qui volent ensemble dans une synchronisation parfaite. On ne sait pas ce qui déclenche leur mouvement. C’est une force invisible et collective. Un bon chef doit savoir rassembler et orienter les énergies de manière fluide et organique.


Guerre et Paix, Grand Théâtre, Genève, du 13 au 24 septembre.


L’empathie selon Calixto Bieito

Le metteur en scène Calixto Bieito, qui a déjà 185 opéras à son actif, ajoute Guerre et Paix à sa longue liste. Comment entre-t-il en campagne? «Je me concentre sur la guerre intime des protagonistes, et l’invisibilité de l’ennemi extérieur comme intérieur», révèle l’Espagnol. Celui dont les relectures défraient la chronique porte, à 57 ans, un regard amusé sur sa renommée. «Les uns conspuent, les autres aiment, certains trouvent déjà dépassé ce qui apparaît comme trop nouveau aux traditionalistes. Ce qui compte, c’est le chemin jusqu’au cœur des œuvres, le rapport aux artistes, la compassion et l’empathie.»

Aveu étonnant de la part du féroce dénonciateur de la société humaine. Surtout pour Guerre et Paix, qui pourrait aisément basculer dans la cruauté actuelle. «Recontextualiser ne doit pas être un postulat. Je trouverais opportuniste d’utiliser le retour des talibans en Afghanistan par exemple.» Les questions soulevées? «Que signifie le pouvoir, individuel comme politique? Comment les changements de société évoluent-ils? Pourquoi si vite et si follement? Comment savoir d’où vient le danger aujourd’hui?»

Autant d’interrogations essentielles pour Calixto Bieito, qui entretient avec le roman de Tolstoï un rapport fort depuis son plus jeune âge. L’ayant lu plusieurs fois, il est impatient d’entrer dans la partition de Prokofiev. Car pour lui, «la musique rend souvent le livret meilleur».