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Alex Israel, l’art accessoire

Pas encore trentenaire, le plasticien reste profondément attaché à Los Angeles, sa ville natale, tout en nourrissant sa culture artistique de manière globalisée. Portrait d’un portraitiste.

Tout comme les voitures, les lunettes de soleil sont un accessoire incontournable à Los Angeles. Rencontré dans la cour du très coloré Pacific Design Center en une magnifique après-midi de juillet, Alex Israel en portait une paire ce jour-là. Ce jeune artiste de 29 ans, pur produit de L.A. – ses parents et grands-parents sont nés en Californie du Sud, un fait suffisamment rare pour être souligné dans une ville à la fois jeune et très cosmopolite – n’en finit pas de thématiser cet objet.

Il a même lancé sa propre marque, Freeway, dont les modèles reprennent les noms des différentes autoroutes sillonnant la mégalopole. Pour une monture au design classique, on choisira la Freeway 101, du nom de la route rapide menant à Pasadena, quartier de résidence d’une population plutôt bourgeoise et conservatrice… Dernièrement, une édition limitée réalisée avec l’appui de la galerie berlinoise Peres Projects (qui a exposé Alex Israel à Art Basel cette année) et en collaboration avec John Baldessari (lire en p. 10-12) – dont Alex Israel fut l’assistant – a vu le jour. Sur les branches de cette paire de lunettes noires spéciales est inscrit «I will not look at any more boring art», en référence à la célèbre œuvre de Baldessari intitulée «I will not make any more boring art».

L’interview de Melanie Griffith

«Pour moi, les lunettes de soleil changent la façon dont on perçoit les choses qui nous entourent, tout comme l’art.» Elément de style, sujet de réflexion mais aussi objet de consommation, le jeune Californien entretient avec l’accessoire un rapport complet et ­complexe. «Etonnamment, travailler pour ma marque s’est révélé très utile à ma pratique artistique. Et vice-versa. Complémentaires, ces deux activités présentent aussi des similarités en termes de processus de fabrication d’une identité visuelle. De plus, la posture dans laquelle je me suis retrouvé en lançant cette collection de solaires m’a permis de mieux comprendre comment se fabrique une marque et ce que – culturellement – celle-ci peut signifier. J’ai pu noter que l’intérêt des personnes pour mes lunettes est en partie motivé par le fait qu’elles ont été conçues par un artiste.» Qui confère ainsi une aura à ce consommable de série. Et d’ailleurs, lorsqu’on demande à Alex Israel qui sont les artistes dont il affectionne particulièrement le travail et la démarche, le jeune homme cite – sans grande surprise – Andy Warhol, Jeff Koons ou encore le plasticien Jason Rhoades, avec qui il a eu l’occasion de collaborer sur divers événements.

L’interview de Vidal Sassoon

Il n’y a donc point de «divorce» insurmontable entre le domaine artistique et celui des affaires pour Alex Israel. Bien au ­contraire: la manière dont fonctionne en coulisse le champ artistique et la façon dont les œuvres sont distribuées et présentées au public constituent en soit des sujets qui l’intéressent. Ainsi, après avoir étudié l’art à Yale, il a travaillé quelque temps au Moca (Museum of Contemporary Art de Los Angeles) pour analyser les rouages d’une institution muséale, puis très brièvement au département d’art contemporain de la société de ventes aux enchères Sotheby’s à New York, avant de poursuivre ses études artistiques à la USC, l’Université de Californie du Sud à Los Angeles. Une connaissance de l’histoire et du marché de l’art qui l’ont «libéré», dit-il de sa voix à la fois douce et aiguë: ces expériences lui ont permis de mieux comprendre la destination de son travail une fois sorti du contexte de création de son atelier.

Revenant sur sa lancée au sujet des lunettes, il développe: «Il existe une multitude de métaphores possibles autour de cet accessoire que je vois comme un symbole de la culture et de la vie à Los Angeles. Par exemple, l’idée du masque ou de l’objet qui filtre la manière qu’ont les gens de percevoir ce qui les entoure. C’est très proche de ma conception de l’art: l’idée du cadre qui permet de contextualiser et des verres qui filtrent les choses qui nous entourent. Par ailleurs, il est amusant d’observer que les gens portent des lunettes à la fois pour se cacher et pour se faire remarquer.» L’un de ses projets, présenté cette année à la FIAC de Paris en collaboration avec la galerie Almine Rech consiste en des sculptures monumentales de verres de lunettes.

Filtres qui modifient la façon de voir les choses, tels des masques, Alex Israel s’intéresse également aux concepts de divertissement et de spectacle. Rien de plus normal pour un habitant de la Mecque de l’entertainment, du reste. Il travaille en ce moment sur un projet pour lequel il a loué des accessoires de cinéma auxquels il attribue la valeur – symbolique et commerciale – d’œuvres d’art. «Il s’agit en quelque sorte de sculptures louées.»

Qu’il s’agisse de lunettes de soleil ou de l’industrie du divertissement, le travail d’Alex Israel reste indissociable de cette ville qui l’a vu grandir, de son esthétique caractéristique et des paradoxes qui l’agitent. «J’aime profondément cette ville. Elle est encore jeune et comme je le suis moi aussi, je ne me sens pas déconnecté de son histoire. Au contraire, j’ai le sentiment de me développer simultanément. Les gens, les mythes et les légendes qui ont fait la réputation et l’essence de Los Angeles sont non seulement pour beaucoup encore vivants mais aussi souvent très accessibles.»

Il a pu s’en rendre compte en préparant As it Lays, une série d’interviews de personnalités anciennes et actuelles ayant un lien fort avec Los Angeles. Son projet, démarré il y a moins de deux ans – et visible sur le site asitlays.com –, met en avant des portraits filmés qui réussissent le petit exploit de réunir des célébrités de la trempe de l’écrivain Bret Easton Ellis, du réalisateur Oliver Stone, du chanteur et artiste Marilyn Manson, du musicien et compositeur Quincy Jones ou de Larry Flynt, producteur de films X et éditeur du magazine Hustler. Des formats courts qui établissent comme une sorte de mythologie urbaine, une cartographie de la ville par ses célébrités passées et présentes. Une thématique qu’on qualifierait volontiers d’usée mais qui reste emblématique de la Cité des Anges, sujet d’aversion autant que d’obsession.

Dans ces séquences, l’artiste se déguise en austère intervieweur, en costume mal ajusté, cravate et immanquables lunettes de soleil sur le nez. A chacun de ses invités, il pose d’une voix monocorde une série de questions sélectionnées au hasard. Alex Israel semble endosser le rôle du journaliste mondain. C’est en fait tout le contraire: stoïque, muet, ne réagissant pas aux réponses de ses interlocuteurs, il impose une distance, presqu’un malaise. Les silences prennent beaucoup de place, jusqu’à faire partie intégrante de la mise en scène, à la façon de la mythique composition 4’33’’ de l’Américain John Cage.

Cette galerie d’interviews, qui aurait pu se décliner quasi indéfiniment compte tenu du large spectre de célébrités locales à disposition, compte au final 33 rencontres. «J’ai envoyé d’innombrables lettres et e-mails, passé des centaines de coups de fil», se rappelle l’artiste. On en déduit que les réponses négatives ont dû être nombreuses et on se met aussitôt à imaginer les célébrités qu’il a très certainement tenté de ­convaincre… Johnny Depp? Ryan Gosling? Alex Israel gardera le secret. Ce n’est qu’après avoir obtenu les interviews de l’écrivain Bret Easton Ellis et du coiffeur des stars Vidal Sassoon – Alex Israel les connaissait tous deux personnellement – que, par effet de domino, d’autres invités se sont mis à répondre favorablement aux requêtes de l’artiste.

Pour entrer en contact avec ces people, tous les moyens étaient bons. «Toute connaissance proche ou éloignée pouvait se révéler être un point de contact. Comme la sœur de l’amie de mon père qui s’est avérée être l’agente de voyage d’Oliver Stone. Ou l’ami de ma mère, docteur de Larry Flint… Pour Marilyn Manson, cela s’est fait chez un ami qui organisait une fête dans les collines, à laquelle le chanteur était invité. Je l’ai approché en me disant que c’était le moment ou jamais. Nous sommes allés dans mon studio situé dans le Pacific Design Center, j’ai vite enfilé mon costume et nous avons fait l’interview à 1 heure du matin. C’était incroyable.» Le point commun des participants? Outre le fait d’être représentatifs de Los Angeles, leur intérêt pour l’art à des degrés divers. «C’était aussi l’occasion pour eux d’être interviewé d’une manière différente de celle des journalistes de magazines ou d’émissions de télévision.» Et de faire partie intégrante d’un travail d’art contemporain.

En effet, le résultat ne ressemble en rien aux émissions de télévision auxquelles le spectateur actuel est habitué. L’approche diffère d’abord par le choix du décor, volontairement daté. La plupart des rencontres ont eu lieu dans un studio évoquant les années 80 spécialement aménagé à peu de frais (le mobilier provenait d’un ancien bureau de l’agence immobilière du père d’Alex Israel). Les questions diffèrent elles aussi des habitudes, abordant aussi bien des sujets anodins que politiques, religieux, intimes ou philosophiques (lire extraits p. 21), sans qu’aucun lien ne semble se tisser entre elles.

Malgré ces divergences et la prétendue incohérence de ces rencontres, elles se terminent toutes par cette ultime question: que souhaiteriez-vous que le monde sache de vous? Alors que Bret Easton Ellis impeccable dans son rôle d’écrivain un brin blasé répond simplement «rien, juste que je suis un type sympa», Alex rit lorsqu’on lui retourne la question. Avant de répondre: «Il y a un autre Alex Israel qui vit à Los Angeles et qui réalise des applications pour téléphones mobiles servant à trouver des places de stationnement. Je souhaite que l’on sache que ce n’est pas moi!» Puis, après un temps de réflexion: «Et aussi qu’Israel est mon nom, pas le pays d’où je viens.»

Avec ce travail, l’artiste a cherché à créer une galerie contemporaine de portraits, en restant le plus neutre possible, jusqu’à «disparaître» dans le décor du studio au gré des interviews.

«Plutôt que de sculpter leur buste dans le marbre ou de les immortaliser dans un portrait peint de manière classique, j’ai mis sur pied cette forme de talk-show, cette plateforme destinée à tirer des portraits.» En n’abordant pas les questions les plus évidentes qu’un professionnel des médias aurait posées aux différentes personnalités, Alex Israel parvient à redonner à ses sujets, rompus à l’exercice de l’interview, une certaine fraîcheur, une authenticité souvent dissimulée derrière les nécessités promotionnelles. «Ce projet consiste aussi en une déclaration d’amour à Los Angeles, avec l’idée d’archiver les figures importantes qui constituent la culture de la ville et qui permettent de mieux la comprendre.»

Le travail final a été présenté à New York ce printemps en collaboration avec le Moca. A cette occasion, les trois derniers participants – les actrices Melanie Griffith et Molly Ringwald ainsi que le surfeur Laird Hamilton – ont été interviewés en présence d’un public et à la façon d’une performance.

Justement, à propos de New York, que pense Alex Israel de l’attitude parfois condescendante de la Grande Pomme vis-à-vis des artistes de Los Angeles? Alex Israel, qui retire pour la première fois de la rencontre ses lunettes, le soleil commençant à se coucher derrière les collines, estime que cette attitude «à la Woody Allen» – cinéaste qu’il adore au demeurant – «existera toujours, bien qu’elle tende à disparaître, du moins au sein de ma génération, qui perçoit la scène artistique d’une manière de plus en plus globalisée».

«point commun des participants? Représenter L.a. et s’intéresser à l’art à divers degrés»

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