Exposition

Alex Prager, entre artifice et réalité

Présentée à Londres en juin dernier, la première rétrospective consacrée à la photographe et vidéaste californienne est accueillie par le Musée des beaux-arts du Locle. De passage en Suisse dans le cadre d’une série d’ateliers organisés par l’ECAL en marge de cette exposition, l’artiste revient pour «Le Temps» sur son œuvre

Des photographies de films dont on ignore tout. C’est le sentiment perçu dès qu’on observe le travail d’Alex Prager. L’œuvre de la photographe et vidéaste américaine, qui a su se démarquer grâce à son style rétro, très inspiré du cinéma hollywoodien, fait l’objet d’une rétrospective au Musée des beaux-arts du Locle. Rigoureusement mise en scène par Nathalie Herschdorfer, directrice du musée, cette exposition retrace dix années d’images et de vidéos, avec quelques-unes de ses séries les plus importantes, qui dévoilent un univers chargé de drame, d’humour et d’émotion. «Le travail d’Alex est fort, il n’y a rien à ajouter», affirme l’historienne de l’art. On y trouve des motifs récurrents tels que celui de la foule, avec des personnages seuls qui semblent absorbés par leurs pensées. Une esthétique cinématographique qui est pour Alex Prager une manière de pousser les visiteurs à s’imaginer des histoires.

Le Temps: Vous voilà honorée en Suisse, un pays que vous connaissez bien…

Alex Prager: C’est incroyable, j’étais tellement surprise lorsque Nathalie m’a contactée, c’est comme si la boucle était bouclée. Cela a beaucoup de signification pour moi. Quand j’étais plus jeune, j’ai eu la chance de passer tous mes étés en Suisse avec des amis. Nous allions dans les Alpes, vers Lucerne, nous passions des nuits dans des fermes, nous buvions du lait frais. C’était bien avant que je ne découvre la photographie; j’ai énormément de souvenirs de ces moments passés en Europe. Ces voyages sont arrivés à un moment parfait de ma vie. Je ne connaissais que Los Angeles et j’avais besoin d’une autre perspective sur la manière dont les gens vivent dans le monde, sur la manière dont ils travaillent. Découvrir la vie alpine était fabuleux, cela m’a vraiment aidée. J’ai appris l’indépendance en tant que personne, mais aussi en tant qu’artiste; cela m’a affectée de différentes manières, mais cela m’a surtout aidée à avoir confiance en moi.

Cette première rétrospective s’intitule «Silver Lake Drive». Que signifie ce titre?

C’est un lieu situé à dix minutes de l’endroit où je suis née, où j’ai grandi. C’est là aussi que j’avais mon studio quand j’ai commencé la photographie. J’y ai réalisé la plupart de mes premiers travaux. Ma première photo s’intitule d’ailleurs Silver Lake Drive. Cette rétrospective est un réel accomplissement, comme si j’avais réalisé quelque chose de monumental dans ma vie. Avoir ce regard sur mon travail depuis dix ans me procure un sentiment très spécial.

De quelle manière décririez-vous votre œuvre?

Certaines personnes définissent mes photographies comme des clichés de films qui n’ont jamais existé. Dans mes photos, j’essaie de mettre en avant toutes les questions qui me préoccupent sur la vie, les choses que j’aime, celles qui m’effraient. Los Angeles est l’endroit parfait pour explorer la notion de l’artifice et de la réalité, le lien étroit qui existe entre les deux. Cette culture dans laquelle j’ai grandi est très liée à ce que j’essaie de montrer à travers mon travail.

Quel est le principal message que vous souhaitez délivrer?

Il y a énormément de messages, entre les lignes, mais j’ai surtout envie que les gens soient connectés à mon travail. Et tout le monde voit quelque chose de différent. Certains voient de jolies couleurs, d’autres les trouvent effrayantes ou même inquiétantes, ce que je trouve intéressant. Je ne suis pas vraiment satisfaite quand les gens ne perçoivent que les jolies filles. Ce que j’apprécie avec cette exposition, c’est qu’on peut mettre en perspective les différentes photos et voir apparaître un message auquel on n’aurait pas pensé en voyant une image séparément.

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Votre travail reste néanmoins très inspiré par les figures féminines…

Mon travail est centré autour des femmes dans la mesure où j’en suis une. J’exprime ma perspective du monde, de la vie, des choses que j’ai vues, d’autres que j’ai l’impression d’avoir ratées. La nostalgie est aussi très présente dans mon travail, car je trouve que c’est un sentiment intéressant pour permettre aux gens d’être à l’aise. Je l’utilise pour raconter des histoires plus sombres, plus tristes; les gens se sentent en sécurité puis s’aperçoivent de la réalité d’un monde moins doux que ce qu’ils pensaient. La nostalgie, cette douce lueur du passé, peut être très utile pour aborder des sujets dérangeants, inquiétants.

Vous êtes une autodidacte. Comment avez-vous appréhendé le médium photographique?

Je pense que la première chose très importante est d’essayer de ne jamais écouter l’opinion des autres sur son travail. Surtout lorsqu’on vient de se lancer. Lorsqu’on est confiant, on peut alors partager ses questions. Cependant, dès qu’on a des doutes et que l’on recherche des avis pour être guidé, cela peut devenir dangereux. Je pense que chacun doit apprendre à se découvrir par lui-même.


«Alex Prager – Silver Lake Drive», Musée des beaux-arts, Le Locle, jusqu’au 27 janvier 2019.

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